mardi 9 février 2016

Alain Finkielkraut vu par son fils Thomas


Etonnant, non?

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     A.Kinkielkraut


 
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Une soirée au Parc des Princes avec les Finkielkraut et Yasmina Reza.

Un article de Thomas Finkielkraut 

Lors d’un dîner auquel je ne participais pas, une discussion a, comme cela arrive parfois, mené à un projet improbable. Quand mes parents m’en ont parlé, j’ai eu le tort de les vexer. « Encore un truc que vous ne ferez pas ! », ai-je répliqué. Je ne l’avais pas vu venir, mais mon père m’a pris au mot et chargé de prendre des places pour le prochain match du PSG au Parc des princes dans l’un des « kops» : pour les non-initiés, les « kops », ce sont ces tribunes situées dans les virages où se regroupent les supporteurs les plus turbulents et les plus assidus − en somme ceux qui font l’ambiance. On y voit peu d’intellectuels parisiens.
Les filles désiraient lever une partie du mystère qui enrobe cette passion masculine en découvrant l’ambiance d’un stade et mon père, qui n’y a pas mis les pieds depuis que je suis assez grand pour y aller seul, s’est gentiment laissé convaincre.
Voilà comment je me retrouve, sur le quai de la station Sèvres-Babylone, à distribuer à l’écrivain et cinéaste Yasmina Reza ainsi qu’à mes parents, Alain Finkielkraut et Sylvie Topaloff, leur place pour la tribune Boulogne.
Comme de coutume, arrivée à La Motte-Piquet, la rame est envahie par un cortège composite d’hommes déguisés en rouge et bleu. Le métro n’est déjà plus qu’une antichambre confinée du stade, et je doute de la capacité de ma troupe à tenir la dizaine de stations qui restent.
Pourtant, agglutiné contre la vitre, mon père, imperturbable, continue de parler excessivement fort de la demande de reconnaissance de l’État palestinien que Mahmoud Abbas doit adresser le lendemain à l’ONU. Je suis gêné, mais toujours aussi impressionné par cet esprit qui sait faire abstraction de tout ce qui l’entoure pour continuer de réfléchir.
Quand nous arrivons à la porte de Saint-Cloud, je retrouve avec plaisir cette atmosphère qui dégage une tension sans pareille. Aux abords du stade, la masse est affairée, résolue. Les plus jeunes courent, et la plupart trottinent. La foule avance en file indienne, mais dans des directions opposées en fonction des places de chacun, et il faut une agilité de danseur pour ne pas ralentir.
Arrivés devant la tribune, alors que le match est sur le point de commencer, nous devons encore patienter pour satisfaire à la fouille rituelle. Tout le monde est scandalisé par cette très insultante attente, et je me réjouis de voir Yasmina Reza et Alain Finkielkraut, eux aussi présumés hooligans, faire ainsi cause commune avec les supporteurs du PSG.
La tension monte, les supporteurs veulent entrer. Soudain, un chant d’encouragement destiné aux joueurs s’envole de la tribune qui nous fait face. Dehors, tout le monde le reprend en cœur. J’ai honte de le dire mais je frissonne : tout ce que j’ai toujours aimé dans ce stade est là. C’est l’inutilité de ce hurlement coordonné qui m’émeut. La ferveur qui se dégage de ce groupe et qui m’étreint n’est dépendante d’aucun engagement rationnel, d’aucun choix, si ce n’est celui − qui n’en est vraiment pas un −, de soutenir le club de foot de ma ville. Je suis rassuré de la savoir là, à ma disposition un week-end sur deux. Je suis d’ailleurs convaincu que la plupart des gens de ma génération ont eu besoin d’aller manifester contre Le Pen en 2002 pour ressentir un moment de communion comparable.
Enfin, nous pénétrons dans le stade. Ma mère et Yasmina ont l’air intrigué par ce qui les entoure : les gradins surchauffés du Parc. Aux aguets, elles observent alternativement les visages des spectateurs et le rectangle vert qui se dresse devant elles.
Dans les yeux de ces femmes si brillantes, je reverrais presque ceux du gamin de 7 ans que j’étais lorsque je suis venu pour la première fois. Presque, car au bout de cinq minutes, alors qu’une personne sur deux dans le stade porte un maillot ou une écharpe aux couleurs du PSG, Yasmina me tire par la manche et me demande très sérieusement laquelle des deux équipes est celle de Paris.
Le match suit son cours, on s’ennuie un peu, comme toujours. Alors le public nous distrait en insultant en cœur l’adversaire : on « encule les Niçois », ces « salopes », et l’arbitre aussi, cet « enculé ».
Comme on pouvait s’y attendre, mon père dénonce ces paroles débiles, ce manque d’élégance qu’on ne retrouve dans aucun sport, et rappelle que c’est pour ça qu’il ne vient plus. Le supporteur primitif en moi se rebelle un peu, mais je décide de me taire : chez les Finkielkraut, ce débat a lieu plusieurs fois par an… je passe pour cette fois. À ma grande surprise, c’est ma mère qui se retourne vertement vers mon père : « Mais enfin, c’est un jeu ! Moi aussi j’ai envie de dire que les Niçois sont des enculés, ça fait partie du folklore ! » Mon père la dévisage, tout à fait décontenancé.
Mon père peut être agaçant devant un match. Quand la partie se tend, tel un oiseau de mauvaise augure, il laisse libre court à son pessimisme légendaire. « Ils n’arrivent pas à marquer, ça sent le 0-0. » « S’ils font match nul face à Nice, c’est une catastrophe. » « On va s’en prendre un, c’est sûr. » Malheureusement, il s’y connaît, et il a très souvent raison, mais je me demande si son inébranlable et courageuse recherche de la vérité, à la base de tout son engagement intellectuel, a vraiment sa place ici.
Alors que Paris finit par marquer après avoir outrageusement dominé, le voilà qui lance : « Oh, maintenant, j’ai de la peine pour Nice. Allez Nice ! » Je remercie intérieurement le plan sécuritaire (et liberticide) qui a renvoyé du stade une partie des spectateurs violents : c’est sans doute grâce à lui que mon père ne s’est pas fait casser la gueule.
La fin de match est tendue. Le public joue son rôle en mettant la pression sur l’adversaire. C’est le moment que choisit ma mère pour achever de sidérer son mari : « Je ne comprends pas l’intérêt d’aller voir un match dans une autre tribune, on voit beaucoup moins bien qu’à la télévision, mais là au moins nous sommes au cœur de l’action ! »
Au coup de sifflet final, Yasmina me demande si on ne pourrait pas aller voir un match avec encore plus d’enjeu dans les semaines qui viennent. Avant que j’aie le temps de répondre, un type qui regarde sur son téléphone les scores des autres équipes exulte : « Oh putain !, Lyon a perdu, je bande ! »
Mes trois compagnons éclatent de rire.
Je considérais déjà le football comme l’un des opiums du peuple, mais l’étendue de ses effets n’a pas fini de me surprendre.
 ©Thomas Finkielkraut


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