jeudi 30 juin 2016

Pierre Louÿs. La femme et le pantin



extrait


Tu me dis toujours

Que tu te meurs pour moi :

Meurs et nous verrons

Et je te donnerai raison.


Pierre Louÿs 
in La Femme et le pantin, 1898







mercredi 29 juin 2016

Claude Roy. L’enfant qui a la tête en l'air





L’enfant qui a la tête en l'air




L'enfant qui a la tête en l'air

Si on se détourne, il s'envole.

Il faudrait une main de fer

pour le retenir à l'école.


L'enfant qui a la tête en l'air

ne le quittez jamais des yeux:

car dès qu'il n'a plus rien à faire

il caracole dans les cieux.


Il donne beaucoup de soucis

à ses parents et à ses maîtres:

on le croit là, il est ici,

n'apparaît que pour disparaître.


Comme on a des presse-papiers

il nous faudrait un presse-enfant

pour retenir par les deux pieds

l'enfant si léger que volant.



Claude Roy





Illustration : Jean-Michel Folon

Jean-Michel Folon est un artiste bruxellois (1934-2005). Il a travaillé sur de nombreux matériaux et créé sous diverses formes : tapisserie, peintures, timbres-poste (en 1982, la poste française édite deux timbres illustrés par l'artiste), décors de théâtre, etc...

Il créa, en collaboration avec le compositeur Michel Colombier, le générique d'ouverture et fermeture de la chaîne de télévision Antenne 2, diffusé entre 1975 et 1984, où ses bonshommes (L'homme au chapeau est une ligne maîtresse dans son oeuvre) en imperméables s'envolent autour d'un soleil sur une très mélancolique cantilène pour hautbois et orchestre. C'est probablement son œuvre pour la télévision la plus connue.





mardi 28 juin 2016

Albert SAMAIN. Soir





Soir

C’est un soir tendre comme un visage de femme.
Un soir étrange, éclos sur l’hiver âpre et dur,
Dont la suavité, flottante au clair-obscur,
Tombe en charpie exquise aux blessures de l’âme.

Des verts angélisés... des roses d’anémie...
L’Arc-de-Triomphe au loin s’estompe velouté,
Et la nuit qui descend à l’Occident bleuté
Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.

Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés
Les pétales du vieil automne sont tombés.
Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.

Au long des vieux hôtels parfumés d’autrefois
Je respire la fleur enchantée à mes doigts.
C’est un soir tendre comme un visage de femme.



Albert Samain 
1858-1900




Homme du Nord, Albert Samain naît à Lille en 1858 et meurt de la tuberculose à Magny-les-Hameaux en 1900. En plus de ses Contes et d'un drame lyrique (Polyphème), Samain est l'auteur de trois recueils de poèmes : Le jardin de l'infante(1893) qui le rendit célèbre, Aux flancs du vase (1898) et Le Chariot d'or (1900).
La poésie symboliste d’Albert Samain est héritière de Baudelaire et de Verlaine : on retrouve en effet dans les poèmes de Samain ce même goût de l'indécis ou de l'impalpable. Samain fait partie du beau et noble répertoire des poètes enseignés à l’école, même s'il n'est plus inscrit "au programme".


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Monument au Jardin Vauban, Lille.
Ce monument en pierre s’intitule « Aux flancs du vase » en hommage au recueil éponyme de Samain publié en 1898. Il est l’œuvre de la sculptrice Yvonne Serryus et fut inauguré le 4 octobre 1931.


lundi 27 juin 2016

Bernard de Ventadour. L'hiver m'est fleur





L'hiver m'est fleur



J'ai une telle joie au coeur,
elle me dénature tout.

Fleur blanche, incarnat ou pâle,
me semble froidure.

Avec vent et pluie m'appelle l'aventure,
et s'élève mon chant,
et s'accroît mon mérite.

J'ai tant d'amour au coeur,
de joie et de douceur,
que l'hiver m'est fleur,
la neige, verdure.

Bernard de Ventadour





Auguste RENOIR
L'ingénue, 1874 

* *    

Né vers 1125 à Ventadour, mort après 1195, Bernard de Ventadour,
en ancien occitan Bernart de Ventadorn, est l’un des plus célèbres troubadours.

Troubadour limousin (château de Ventadour vers 1125-abbaye de Dalon fin du XIIe s.), il fréquenta la cour d'Aliénor d'Aquitaine et la cour de Toulouse. La qualité mélodique de ses 45 chansons, l'équilibre expressif du texte et de la musique font de lui un des maîtres de la monodie profane au Moyen Âge. (source : Larousse)

dimanche 26 juin 2016

Pierre FERRAN.






A mal famé B comme bouche

C trop souvent aveuglement cité

et D au plus fort prix cédé

comme E au coeur du pays des autruches,

F rangé bien ou mal, G latine

H, ah !landais, jamais ne vous vis I rité !

J rat faux, K rat fond, L et moi, M et vous,

N hervé, O pérette, on n'est pas au P roux,

Q rit aux "ite", R nie être anglais,

S et tes rats, T les faux nids !

U manie terre et V voir I

W, X, Y ne sont pas raisonnables,

Z deux grands boeufs dans mon étable


Pierre Ferran  





samedi 25 juin 2016

Baudelaire. La Beauté







La Beauté


Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!


Charles Baudelaire
in Les Fleurs du Mal



vendredi 24 juin 2016

Pierre Ferran. Le cinquième jour





Le cinquième jour

Du haut d'un nuage,
Les mains rouges d'argile,
Dieu contemplait les animaux :
- "Je suis mécontent du zèbre,
Dit-il à saint Rémi
Qui tenait la liste,
Il ressemble trop au cheval,
Rayez-le !"


Pierre Ferran
Les Yeux, 1971






Sculptures en bois flotté de Heather Jansch.




Pierre Ferran (1930-1989) était enseignant, poète et écrivain.

jeudi 23 juin 2016

Vian. Je n'ai plus très envie



Boris Vian meurt le 23 juin 1959. Il a 39 ans.




Je n'ai plus très envie

 

Je n'ai plus très envie

D'écrire des poésies

Si c'était comme avant

J'en ferais plus souvent

Mais je me sens bien vieux

Je me sens bien sérieux.

Je me sens consciencieux

Je me sens paresseux.

Boris VIAN 

mercredi 22 juin 2016

BAUDELAIRE. Le Goinfre, extrait




Mais je vois à cet oeil tout chargé de tempêtes

Que ton coeur n'est pas fait pour les paisibles fêtes, 

Et que cette beauté, sombre comme le fer, 

Est de celles que forge et que polit l'Enfer

Pour accomplir un jour d'effroyables luxures

Et contrister le coeur des humbles créatures.



Charles Baudelaire
Le Goinfre 
in Les Fleurs du Mal, Bribes




DALI
L'oeil, 1945


mardi 21 juin 2016

Andrée CHEDID. Soleils transparents





Soleils transparents

D'une voix à l'autre les passerelles résistent

Chargés d'empreintes
Allons à cette mort
Où tout va


Nos vies ont leurs fissures
Nos vies ont leur feuillage


Des soleils transparents
Quand l'amour germe
A neuf.





Andrée Chedid






Claude MONET
Impression, soleil levant
1873


Monet avait d'abord appelé ce tableau représentant le port du Havre au petit matin "Marine". Mais comme Edmond Renoir, le frère de l'autre..., réclamait un titre plus précis pour l'inscrire au catalogue de l'exposition de 1874 chez le photographe Nadar, Claude Monet lui répondit : "Mettez donc : "Impression, soleil levant".
Le tableau déchaîna la critique et donna son nom au mouvement.


lundi 20 juin 2016

Claude ROY. L’enfant qui battait la campagne






L’enfant qui battait la campagne


Vous me copierez deux cents fois le verbe :
Je n’écoute pas. Je bats la campagne.

Je bats la campagne, tu bats la campagne,
Il bat la campagne à coups de bâton.

La campagne ? Pourquoi la battre ?
Elle ne m’a jamais rien fait.

C’est ma seule amie, la campagne.
Je baye aux corneilles, je cours la campagne.

Il ne faut jamais battre la campagne :
On pourrait casser un nid et ses oeufs.

On pourrait briser un iris, une herbe,
On pourrait fêler le cristal de l’eau.

Je n’écouterai pas la leçon.
Je ne battrai pas la campagne.



Claude Roy




________________Claude Roy est un poète, journaliste et écrivain français, né en 1915 et mort en 1997.

Note 1 : Battre la campagne est une expression qui signifie : déraisonner, divaguer, délirer. Dans un deuxième sens, en termes de chasse : parcourir le terrain de chasse dans tous les sens pour faire lever le gibier. Et plus généralement : parcourir de grandes étendues à la recherche de quelque chose ou quelqu'un.


Note 2 : La campagne est cet endroit où on trouve des grands prés, des champs cultivés, des fleurs, des fougères, des lapins de garenne, des arbres, des buissons, des paysans, des vaches et leurs bouses, des oiseaux autres que des pigeons et plein de ces merveilleuses autres choses qui, actuellement encore, constituent la nature.

Note 3 : L’aphorisme « Les villes devraient être construites à la campagne, l’air y est plus pur » n’est ni d’Alphonse Allais, ni d’Henry Monnier, à qui on l’attribue comme étant extrait de sa pièce Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme (qui date de 1852), sans qu’une double lecture de cette pièce n’ait permis de le vérifier. L’idée en revient, en réalité, à Jean Louis Auguste Commerson, qui publia en 1851 les Pensées d’un emballeur, où l’on trouve : « Si l’on construisait actuellement des villes, on les bâtirait à la campagne, l’air y serait plus sain. » Il faut donc rendre à César ce qui lui appartient, même si une formulation plus heureuse a permis à Henry Monnier et Alphonse Allais de faire oublier le véritable inventeur de l’« idée » des villes à la campagne.

Note 4 : Claude Roy dit « Lorsqu'on a perdu toutes ses illusions, il reste encore à perdre l'illusion suprême qui est de se croire sans illusions. », un peu comme Bernanos fait dire dans Dialogue de carmélites par la Mère supérieure à Blanche de la Force – nous citons approximativement et de mémoire ( !) – « l’important, ma fille, n’est pas d’être détaché mais d’être détaché de son propre détachement. »

Note 5 : "Je baye aux corneilles" est une bien jolie expression un tantinet vieillotte qui retiendra l'attention de chacun ; elle signifie regarder bêtement en l'air. Quant aux corneilles, il s'agissait d'objets insignifiants, sans importance. Ici, l'enfant qui baye aux corneilles est donc bouche ouverte et regarde en l'air. Ne pas confondre donc avec bâiller. 
Note 6 :  "On pourrait fêler le cristal de l’eau"quelle belle, délicate et fragile image !