vendredi 29 juillet 2016

Georges MATHIEU






Georges Mathieu le 8 février 2008 à Paris, lors de la vente aux enchères de sa Mercedes 500K Cabriolet de 1936 © Jean Ayissi / AFP


Précurseur du happening, qualifié par André Malraux de "calligraphe occidental", Georges Mathieu (1921 - 2012) a défendu un art libéré de toutes règles classiques. Au cours d'une carrière très éclectique, il a imaginé des bijoux, des meubles et des tapisseries, mais aussi des affiches pour Air France.

Né Georges Victor Mathieu d'Escaudoeuvres le 27 janvier 1921 à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), il est devenu, dans les années 1960 et 70, l'un des artistes français les plus célèbres au monde. En France, il symbolisait le peintre "officiel". Un autre 27 janvier, mais en 1756, naissait à Salzburg W.A.Mozart.

Georges Mathieu a été le premier artiste français à réagir violemment contre l'abstraction géométrique. Dès 1947, il a organisé des manifestations en faveur d'un art libéré de toutes les contraintes et habitudes classiques qu'il a nommé "l'abstraction lyrique", privilégiant le geste, le mouvement et l'émotion en peinture.

Peintre, graphiste, architecte, et designer...

En outre, Georges Mathieu, qui a fait découvrir Pollock aux Français, a été un précurseur du "happening". A la fin des années 60 et dans les années 70, le peintre s'est fait graphiste, architecte et designer. Il a créé une pièce de dix francs (1974), le trophée des 7 d'Or et le logo d'Antenne 2, dessiné des timbres-poste, les plans d'une usine, des affiches pour Air France, imaginé des bijoux, des meubles et des tapisseries.

Les toiles de Mathieu, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1975, sont exposées dans les plus grands musées du monde.


Georges Mathieu
Ahinoam the Jezreelitess and Abigail the Carmelitess


Georges Mathieu, impressionné lors de son voyage par la grande ferveur mystique du peuple israélien, écrivit un Hommage à Israël publié dans le journal Combat en août 1962, puis dans le quotidien Haaretz et enfin dans la revue Ariel en juillet 1963. En voici un court extrait.
« S’il est trop facile de dire que de cette mer Morte — le lieu le plus bas du monde — l’on ne peut que s’élever vers le ciel et rencontrer Dieu, c’est une évidence que les hommes de cette terre où s’est imprimé le sceau de Salomon, plantée la Croix et penché le Croissant, sont plus que tous les autres pétris par les remous de la foi, soumis aux lois de la religion, cernés par l’auréole mystique, dans une fatalité obsessionnelle inexorablement interrogative. Ce qui est non moins évident, c’est que tout est mis en œuvre ici pour la rédemption de l’homme, et cela comme à son insu.

Je vous le dis, peuple d’Israël, et je vous le répète, je me sens avec vous en triple communion : en tant qu’homme, en tant qu’artiste, en tant qu’esprit. »


mardi 26 juillet 2016

ELUARD. Au nom du front parfait profond




Paul Eluard


Au nom du front parfait profond




Au nom du front parfait profond
Au nom des yeux que je regarde
Et de la bouche que j'embrasse
Pour aujourd'hui et pour toujours

Au nom de l'amour enterré

Au nom des larmes dans le noir
Au nom des plaintes qui font rire
Au nom des rires qui font peur

Au nom des rires dans la rue

De la douceur qui lie nos mains
Au nom des fruits couvrant les fleurs
Sur une terre belle et bonne

Au nom des hommes en prison

Au nom des femmes déportées
Au nom de tous nos camarades
Martyrisés et massacrés
Pour n'avoir pas accepté l'ombre

Il nous faut drainer la colère

Et faire se lever le fer
Pour préserver l'image haute
Des innocents partout traqués
Et qui partout vont triompher.


Paul Éluard
Sept poèmes d'amour en guerre, 
in Au rendez-vous allemand , 1943


dimanche 24 juillet 2016

Paul CELAN. Corona



Paul Celan





Corona
De ma main l’automne grignote sa feuille : nous sommes amis.
Nous écalons le temps hors des noix et l’instruisons à marcher :
le temps rentre dans l’écale.
Dimanche au miroir,
on dort dans le rêve,
la bouche parle vrai.
Mon oeil descend jusqu’au sexe de l’aimée :
nous nous regardons
nous nous disons des paroles obscures,
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous dormons comme le vin dans les conques,
comme la mer dans le rayon de sang de la lune.
Nous sommes à la fenêtre enlacés, ils nous regardent de la rue :
il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre consente à fleurir,
qu’au désarroi batte un coeur.
Il est temps qu’il soit temps.
Il est temps.

Paul Celan
Pavot et mémoire 
in Poèmes
Traduits par John E. Jackson

*  *  * 
On songera aux « Halme der Nacht », (épis de la nuit) dont le titre a été repris par Anselm Kiefer dans une oeuvre gigantesque dédiée à Paul Celan, tant les deux hommes sont indissociables.


Anselm KIEFER
Für Paul Celan
Halme der Nacht 
Pour Paul Celan, Epis de la nuit
1998-2012


samedi 23 juillet 2016

Vincensini. Pour tout dire





Pour Tout Dire

Je n’aurai pour tout dire
Écrit sur mon chemin
Que mon incertitude
La buée qui recouvrait la vitre
Et peut-être la vitre
Mais jamais la fenêtre
Et jamais le chemin


Paul VINCENSINI




Jan Vermeer

Liseuse à sa fenêtre
1658

Gemäldegalerie, Dresde



jeudi 21 juillet 2016

La foi en l’Homme : tel est le "Ce que je crois" de Jacqueline de Romilly


Jacqueline Worms de Romilly, helléniste, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de l’Académie française
© Louis Monier



L’homme conservera-t-il la liberté qui conditionne l’humanisme moderne ? 

"Ce que je crois" est un livre écrit par Jacqueline de Romilly dans les années qui suivirent les événements de mai 1968. Au malaise qui envahit alors notre société, cette grande dame de l’Académie Française oppose le remède d’une vie consacré aux textes de la Grèce ancienne et à leur enseignement. Elle y puise encore ses raisons d’aimer la vie. 

Nous sommes dans les années soixante-dix, au lendemain des événements de mai 68. Jacqueline de Romilly, est alors professeur à la Sorbonne (elle entrera à l’Académie Française en 1989). Portant son regard sur une société en crise elle écrit « Ce que je crois ». Son livre ne sera publié qu’en 2012 après qu’elle s'est éteinte en 2010. Son témoignage sur l’après 68 apporte le recul d’une vie consacrée à la civilisation de la Grèce antique et à sa littérature. 

Il faut sauver le soldat Thucydide

Jacqueline de Romilly avait fait sa thèse de doctorat sur Thucydide, le grand historien grec ayant vécu et relaté la guerre du Péloponnèse. Il occupe à ses yeux une place privilégiée et compte parmi les écrivains qui lui ont conservé une assise morale dans les périodes difficiles qu’elle a traversées. Il fut, à ses yeux, le premier à s’efforcer de comprendre : « Si chacun dans son métier, dans son domaine, s’efforçait de comprendre, de voir ce qui va mal, de trouver mieux, peut-être le monde craquerait-il moins » écrit-elle. Voilà bien l’idéal à sauver, cet effort loyal et obstiné pour comprendre. Il engage notre liberté plus encore que l’opposition entre le bien et le mal car il confronte chaque instant de l’esprit à une lutte entre lucidité et passivité. 

Un humanisme moderne 

Les connaissances évoluent, en champ de vision, et en profondeur, en complexité. Le temps n’est plus où, dans l’indivis du savoir, les sciences encore jeunes pouvaient s’unir et se combiner. Or « Vouloir comprendre exige que tout se tienne, comme dans la pensée platonicienne, et que la science n’aille pas sans une morale, une esthétique, une métaphysique. » 
L’important est d’en conserver l’idéal, ne serait-ce que pour tendre vers cette unité perdue. Plus encore que la lutte entre le bien et le mal, l’obstination à comprendre requiert à chaque instant un engagement de notre liberté, car à chaque instant, elle nous place devant le choix d’abandonner ou de poursuivre l’effort. Pour Jacqueline de Romilly, elle se confond avec « l’humanisme moderne qui est, en définitive, une morale de la liberté. » 


Les nouveaux dangers 

Les découvertes sur l’inconscient ont montré les limites de la lucidité. De son côté la nouvelle donne du matérialisme historique jette une ombre sur la capacité de jugement. Cela se passe à un moment où l’individu est de plus en plus soumis à la pression des groupes. 
Face à de tels risques, Jacqueline de Romilly s’interroge : l’homme va-t-il pouvoir tenir bon, sauvegarder son autonomie, l’exercice de la liberté, tout ce qui, selon elle, conditionne un humanisme moderne ? 


Au-delà du savoir : la lumière

Nous sommes en deuil de la belle unité que proposait le savoir grec. Au moins devons-nous le garder comme modèle. Notre science est chaque jour contrainte de se remettre en question. Elle court après une grande unification qu’elle n’atteindra sans doute jamais. C’est pourtant ce qui la fait avancer : en avoir sauvegardé l’ambition. Voilà déjà ce que nous retenons de ce crédo. Non pas l’adhésion à un savoir ancien, aujourd’hui balayé par notre savoir moderne, mais une foi en l’homme, en sa vocation de comprendre ; même si cette démarche voit indéfiniment son horizon se dérober ; même si, indéfiniment, de nouvelles incohérences imposent de nouvelles révisions ou font surgir de nouvelles disciplines. 


Telle que nous l’avons héritée du monde grec, nous devons conserver cette foi en l’homme. Elle n’est pas de l’ordre du savoir, elle le précède. Pas plus que les conquêtes du savoir ne doivent nous griser – comme au temps du rationalisme triomphant –, ses tâtonnements et ses échecs ne doivent nous faire douter. Le savoir est moins important que cette marche vers le savoir et l’aspiration dont elle est porteuse. Jacqueline de Romilly rapproche Platon rêvant « la vie de l’âme séparée du corps et admise à la contemplation des mystères divins » et la foi de François Mauriac lorsqu’il écrit « Moi aussi je crois à la lumière ». Et de conclure : « Je sais – je sais même très bien ! – que les hommes sont loin d’être admirables. Je sais aussi – et d’expérience – que la vie n’a en général rien de resplendissant. Mais si cette lumière existe, sous une forme ou sous une autre, dans une vie ou bien une autre, je crois, très fermement, que cela rachète bien des choses. » 




dimanche 17 juillet 2016

La rafle du Vel d'Hiv. 16 et 17 juillet 1942




Vent printanier    

Instructions de M. Hennequin, directeur de la police municipale de Paris, aux agents de police lors de la Rafle du Vél' d'Hiv' à Paris, 16-17 juillet 1942 :


1. Les gardiens et inspecteurs, après avoir vérifié l'identité des Juifs qu'ils ont mission d'arrêter, n'ont pas à discuter les différentes observations qui peuvent être formulées par eux [...]
2. Ils n'ont pas à discuter non plus sur l'état de santé. Tout Juif à arrêter doit être conduit au Centre primaire.
3. Les agents chargés de l'arrestation s'assurent lorsque tous les occupants du logement sont à emmener, que les compteurs à gaz, de l'électricité et de l'eau sont bien fermés. Les animaux sont confiés au concierge. [...]
7. [...] Les opérations doivent être effectuées avec le maximun de rapidité, sans paroles inutiles et sans aucun commentaire.
8. Les gardiens et inspecteurs chargés de l'arrestation rempliront les mentions figurant au dos de chacune des fiches :
Indication de l'arrondissement ou de la circonscription du lieu d'arrestation ;
« Arrêté par », en indiquant les noms et services de chacun des gardiens et inspecteurs ayant opéré l'arrestation ;
Le nom de la personne à qui les clés auront été remises ;
Au cas de non-arrestation seulement de l'individu mentionné sur la fiche, les raisons pour lesquelles elle n'a pu être faite et tous renseignements succints utiles ;

Et selon le tableau ci-après :



SERVICE :
Agents capteurs :
Nom..............................................
Nom..............................................
Service..............................................
Service..............................................
Clés remises à M. ..............................................
No ..............................................
rue ..............................................
Renseignements en cas de non-arrestation
Paris, le 12 juillet 1942
Le Directeur de la Police Municipale
Signé HENNEQUIN 




      Bref rappel :

Ces 16 et 17 juillet 1942, 1 129 hommes, 2 916 femmes et 4 115 enfants ont été arrêtés par la police française et enfermés au Vélodrome d’Hiver.
Simultanément, 1 989 hommes et 3 003 femmes, couples sans enfants et célibataires, avaient été arrêtés et enfermés dans le camp de Drancy.

La quasi-totalité des 13 152 raflés furent déportés après séparation brutale dans les camps de Beaune-la-Rolande et Pithiviers des enfants en bas âge, environ 3 000, de leurs parents qui furent déportés les premiers.

Quant aux enfants, transférés à Drancy, ils en furent déportés entre le 17 et le 31 août 1942, mélangés à des adultes juifs en provenance de la zone libre où ils avaient également été arrêtés par les forces de police vichystes.


La seule photo existante




1942 - 1995 ... Le grand silence. 
Enfin une voix se lève :
    
Extrait du discours de Jacques CHIRAC, Président de la République, prononcé le 16 juillet 1995 devant le monument commémoratif de la Rafle, situé
Square de la place des Martyrs Juifs du Vélodrome d’Hiver.


« Ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français.
Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 4 500 policiers et gendarmes français, sous l'autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis.
Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police.
(…)

La France, patrie des Lumières et des Droits de l'Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »





mardi 12 juillet 2016

Arthur Rimbaud. Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle



"Rimbaud le Poète, cela suffit, cela est infini."
   René CHAR


*       *



Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle...



Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre sans lumière. On vint me dire qu'elle était chez moi : et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière ! Je fus très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille : aussi une détresse me prit ! j'étais en haillons, moi, et elle, mondaine, qui se donnait ; il lui fallait s'en aller ! Une détresse sans nom, je la pris, et la laissai tomber hors du lit, presque nue ; et dans ma faiblesse indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis sans lumière. La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les chambres voisines. Alors la femme disparut. Je versai plus de larmes que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. ô Fatigue ! Noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément. Les amis auxquels je criais : où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages de là où elle va tous les soirs : je courais dans un jardin enseveli. On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin je suis descendu dans un lieu plein de poussière, et assis sur des charpentes, j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit. - Et mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'elle était à sa vie de tous les jours ; et que le tour de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez moi, - ce que je n'aurais jamais présumé. - Vrai, cette fois, j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde.

Arthur RIMBAUD
Les Déserts de l'Amour
vers 1871/1872




Jean-Jacques HENNER
Dormeuse, 1893
Musée d'Orsay


PICASSO
La Dormeuse, 1932


vendredi 8 juillet 2016

Marianne COHN. Je trahirai demain, pas aujourd'hui





Je trahirai demain, pas aujourd'hui



Je trahirai demain pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.
Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne faut pas moins d’une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.
Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain.




Marianne Cohn
1943





_________________________ D'origine allemande, Marianne Cohn est née en 1922 à Mannheim. Elle était membre de la Résistance Juive, elle sauva des enfants par des placements dans des familles françaises ou par le passage vers la Suisse. Elle était membre des Eclaireurs Israélites de France (EIF).
La Gestapo de Lyon l'arrête, en mai 1944, près de la frontière suisse alors qu'elle tentait de faire de faire passer 28 enfants. Ces enfants-là seront sauvés.


Marianne Cohn a été longuement torturée. Elle est morte assassinée par les nazis, le 8 août 1944, à l'âge de 22 ans et son corps jeté dans la fosse commune, à Ville-la-Grand, dans l'Isère.

jeudi 7 juillet 2016

Marianne COHN.





Marianne Cohn

(1922 – 1944). Résistante allemande, arrêtée puis torturée et exécutée par la Gestapo à Annemasse pour avoir conduit des enfants juifs vers la Suisse.
© Rue des Archives / Tal



Marianne Cohn est née à Mannheim en 1922, dans une famille d’universitaires de gauche d’origine juive mais plutôt détachée de la tradition juive et fortement assimilée. Cette famille est bouleversée par l’irruption du nazisme. Entre 1934 et 1944, elle connaît plusieurs exils : la famille part pour l’Espagne, Marianne et sa sœur sont envoyées à Paris.
Dès 1941, la jeune Marianne entre en résistance puis participe à la construction du MJS (mouvement de la jeunesse sioniste). De septembre 1942 à janvier 1944, sous le pseudonyme de Colin, elle a pour tâche de faire passer des enfants juifs vers la Suisse. Arrêtée en 1943, elle est relâchée au bout de trois mois. C’est de cette période que l’on date – sans en être absolument sûr – la composition du poème « Je trahirai demain ». Le poème sera publié demain.

Le 31 mai 1944, elle est à nouveau arrêtée à Annemasse (probablement dénoncée) alors qu’elle a en charge une trentaine d’enfants et que seulement 200 mètres les séparent de la frontière suisse. Malgré la torture, elle ne livre aucune information à la Gestapo et refuse la proposition d’évasion de son réseau par crainte des représailles sur les enfants.

Emmenée dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944 par la Gestapo, elle est assassinée à coups de bottes et de pelles.



mercredi 6 juillet 2016

HOUELLEBECQ. Nous habitons l'absence






« Nous habitons l’absence » écrit le poète Houellebecq (*) dès le premier poème. Ce vers de six syllabes, où son et sens fusionnent, condense notre époque : notre monde dévasté, nos semblants de vie et notre désertion de la transcendance.

Le vers aurait pu être écrit par Rimbaud, en écho à « La vraie vie est ailleurs ». Rimbaud condamne comme déraisonnable une aventure amoureuse vécue comme une fuite dans l'imaginaire et le simulacre :
"Quelle vie! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde", dit la Vierge folle
(…) « Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite. J'ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je vais où il va, il le faut. Et souvent il s'emporte contre moi, moi, la pauvre âme. »
Arthur Rimbaud, Vierge folle, l'Époux infernal, extrait.



Par la mort du plus pur


Par la mort du plus pur
Toute joie est invalidée
La poitrine est comme évidée,
Et l’œil en tout connaît l’obscur.


Il faut quelques secondes
Pour effacer un monde. 


Disparue la croyance
Qui permet d’édifier
D’être et de sanctifier
Nous habitons l’absence.


Puis la vue disparaît
Des êtres les plus proches. 


Michel Houellebecq
Configuration du dernier rivage
(Flammarion, 2013) 





(*) Expatrié volontaire en Irlande, sitting near the fire place avec un corgy sur l'épaule, l'homme qui porte une chemise orange Deschiens sur une veste en tweed ne peut décidément pas être mauvais.