dimanche 6 novembre 2016

Kundera. L'insoutenable légèreté de l'être. Incipit






L’éternel retour est une idée mystérieuse, et Nietzsche, avec cette idée, a mis
bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout va se répéter comme
on l’a déjà vécu et que cette répétition va encore indéfiniment se répéter ! Que veut
dire ce mythe insensé ?

Le mythe de l’éternel retour nous dit, par la négation, que la vie qui va
disparaître une fois pour toutes et ne reviendra pas est semblable à une ombre,
qu’elle est sans poids, qu’elle est morte dès aujourd’hui, et qu’aussi atroce, aussi
belle, aussi splendide fût-elle, cette beauté, cette horreur, cette splendeur n’ont aucun
sens. Il ne faut pas en tenir compte, pas plus que d’une guerre entre deux royaumes
africains du XIVe siècle, qui n’a rien changé à la face du monde, bien que trois cent
mille Noirs y aient trouvé la mort dans d’indescriptibles supplices.

Mais est-ce que ça va changer quelque chose à cette guerre entre deux
royaumes africains du XIVe siècle de se répéter un nombre incalculable de fois dans
l’éternel retour ? Oui, certainement : elle va devenir un bloc qui se dresse et perdure, et sa
sottise sera sans rémission.

Si la Révolution française devait éternellement se répéter, l’historiographie
française serait moins fière de Robespierre. Mais comme elle parle d’une chose qui
ne reviendra pas, les années sanglantes ne sont plus que des mots, des théories, des
discussions, elles sont plus légères qu’un duvet, elles ne font pas peur. Il y a une
énorme différence entre un Robespierre qui n’est apparu qu’une seule fois dans
l’histoire et un Robespierre qui reviendrait éternellement couper la tête aux Français.
Disons donc que l’idée de l’éternel retour désigne une perspective où les
choses ne nous semblent pas telles que nous les connaissons : elles nous
apparaissent sans la circonstance atténuante de leur fugacité. Cette circonstance
atténuante nous empêche en effet de prononcer un verdict quelconque. Peut-on
condamner ce qui est éphémère ? Les nuages orangés du couchant éclairent toute
chose du charme de la nostalgie ; même la guillotine.

Il n’y a pas longtemps, je me suis pris moi-même sur le fait : ça me semblait
incroyable mais, en feuilletant un livre sur Hitler, j’étais ému devant certaines de ses
photos ; elles me rappelaient le temps de mon enfance ; je l’ai vécu pendant la
guerre ; plusieurs membres de ma famille ont trouvé la mort dans des camps de
concentration nazis ; mais qu’était leur mort auprès de cette photographie d’Hitler qui
me rappelait un temps révolu de ma vie, un temps qui ne reviendrait pas ?
Cette réconciliation avec Hitler trahit la profonde perversion morale inhérente à
un monde fondé essentiellement sur l’inexistence du retour, car dans ce monde-là tout
est d’avance pardonné et tout y est donc cyniquement permis. 




Milan KUNDERA
in L'insoutenable légèreté de l'être
1984




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