jeudi 27 avril 2017

CORNEILLE. Horace (IV,6), Les imprécations de Camille

Horace (IV,6) Rome, l'unique objet...

Dans cette scène de la tragédie de Pierre CORNEILLE, jouée en 1640, Camille la Romaine crie sa haine pour son propre pays. En effet, son amant Curiace, du camp ennemi, vient d'être tué par le propre frère de Camille.



Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore !
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu'elle même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du Ciel allumé par mes voeux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes voeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir !



Pierre CORNEILLE
Imprécations de Camille, v. 1301-1318



Camille : Judith Magre





mercredi 26 avril 2017

Rimbaud. Un manuscrit






Rimbaud, Proses évangéliques. A Samarie. L’air léger et charmant de la Galilée.



Ce n’est pas un faux. Il ne s’agit pas d’une nouvelle mystification comme celle de La chasse spirituelle, attribuée à Rimbaud en 1949, et dont Jean-Jacques Lefrère a retracé les péripéties dans un ouvrage récent. Il s’agit des brouillons de deux textes sans titre de Rimbaud — A Samarie et L’air léger et charmant de la Galilée — publiés pour la première fois par Henri Matarasso et Henry de Bouillane de Lacoste dans Le Mercure de France du 1er janvier 1948. Le deuxième manuscrit — Betsaïda — que vous lirez plus loin se trouve à la Bibliothèque Nationale (n.a.f. 13153). Il fut publié par Paterne Berrichon dans La Revue blanche du 1er septembre 1897 sous le titre imprudent « Page inédite d’Une Saison en enfer », puis, en 1898, à la suite des Illuminations. Les deux manuscrits sont reproduits dans le livre de Claude Jeancolas, Les manuscrits d’Arthur Rimbaud. L’intégrale (éditions textuel, juillet 2012), livre précieux pour qui est encore sensible, au temps du tout numérique, au travail de « la main à plume » ; outil indispensable pour les lecteurs à venir qui s’attacheront à étudier comment Rimbaud a écrit, raturé, corrigé, modifié ses textes au fur et à mesure que sa pensée poétique se précisait (« de la pensée accrochant la pensée et tirant ») et que les « illuminations » approchaient.
On parle ici du « travail » de la main. Pour qui n’a vu que les manuscrits des Illuminations, minutieusement recopiés (on dirait presque scolairement), le mot peut surprendre. Et puis Rimbaud n’écrivait-il pas, en 1871, à Georges Izambard, pour qui « on se doit à la Société », qui fait « partie des corps enseignants » et roule « dans la bonne ornière » : « travailler, jamais, jamais ; je suis en grève », pour aussitôt préciser : « je veux être poète, je travaille à me rendre voyant. [...] Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. » (lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871).


Rimbaud précisera, pourtant, un an plus tard, ce qu’il en est de ce « travail » : « Maintenant c’est la nuit que je travaince. De minuit à cinq du matin. » (sic, Lettre à Ernest Delahaye, Parmerde, Junphe 72, Paris, juin 1872). Commentaire de Sollers dans Studio :
«  Je "travaince" : du latin vincere, "vaincre". Veni, vidi, viciTravaincer n’est pas travailler. Ça vient tout seul, ou rien. Attention, je travaince, ce sera ma vengeance, et elle n’est pas mince. » (Gallimard, 1997, p. 76. Je souligne)
Ça vient tout seul, ou rien. Mais pas sans lutte et ratures (et « maladresse dans la lutte » écrit Rimbaud au début de Mauvais sang).
La langue française a un beau mot, aux sens multiples, pour désigner de quoi il s’agit, c’est l’épreuve. Que nous dit le dictionnaire ?
« Épreuve. n.f. Conflit éprouvant le courage ou la résistance de quelqu’un : difficulté... Chacun des travaux, exercices ou interrogations dont se compose un examen... Essai pour éprouver la qualité d’une chose...» (Petit Larousse)
Épreuve : « les souffrances sont énormes, mais il faut être fort ».
Épreuve (sans autre examinateur que le poète lui-même) : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. » (Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871).
Ces brouillons de Rimbaud sont des épreuves. Il n’est pas interdit d’entendre que ces épreuves sont aussi des preuves. De quoi ? D’une expérience fondamentale qui n’a plus rien à voir avec la « fadasse » « poésie subjective », ni avec les commentaires des « corps enseignants ».
Ces brouillons n’ont pas de titre. Publiés dans les deux premières éditions des oeuvres de Rimbaud dans la Pléiade (1954, 1963) sous le nom de Proses Johanniques - Ébauches, et désormais sous celui de Proses Évangéliques ou de Proses « Évangéliques », ces brouillons (ou ébauches) ont été écrits au verso de deux autres brouillons manuscrits des deux textes qui ouvrent, après Jadis...Une Saison en enfer : Mauvais sang et Fausse conversion (qui deviendra Nuit de l’enfer dans la version définitive). Au verso ou au recto ? Nul ne peut le dire aujourd’hui. On pense en général que les Proses Évangéliques ont été écrites à Roche au printemps 1873 avant que Rimbaud commençât Une Saison. Jean-Jacques Lefrère émet l’hypothèse qu’elles auraient pu être écrites dès 1872. C’est possible..., de même qu’il est possible que certaines pièces des Illuminations aient été écrites avant ou pendant Une Saison en enfer. Au-delà des raisons factuelles retenues par les commentateurs (le manque de papier), il est permis de considérer que ces brouillons constituent les côtés pile et face d’une même pièce, d’une même partition .
                                              Première communion, 1866
















Rimbaud par Picasso, 13 décembre 1960.



Lithographie, sur Arches, signée au crayon 

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©site de Philippe Sollers










mardi 25 avril 2017

Yom HaShoah. Paul CELAN. Todesfuge, Fugue de Mort

Yom HaShoah 
 dimanche 23/04/17 18h 
au lundi 24/04/17 18h





Yom HaShoah 
De ce dimanche 18h 
au lundi 18h


 
     

            À l’occasion de Yom HaShoah, date retenue par l’État d’Israël pour la commémoration en mémoire des victimes de la Shoah et des héros de la Résistance juive pendant la Seconde Guerre mondiale, le Mémorial de la Shoah organise, pour la septième année consécutive, en partenariat avec le Mouvement juif libéral de France (MJLF) et l’Association des fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF), qui sont à l’initiative de cette cérémonie, et le Consistoire de Paris, la lecture des noms des déportés juifs de France devant le Mur des Noms.

           Au cours de cette lecture publique ininterrompue de 24 heures, de jour comme de nuit, sont prononcés, un à un, les noms, prénoms et âges de chaque homme, femme et enfant déporté. Des 76 000 noms inscrits sur le Mur, seront prononcés, un à un, les noms des personnes déportées de France. En cette année 2017 ce sont les convois n° 32 à n° 70.
     
Quelques 200 personnes, anciens déportés, parents, enfants… lisent à tour de rôle, à partir des listes issues du Livre mémorial de la Déportation de Serge Klarsfeld, (éd. Association des FFDJF), les noms de « Ceux dont il ne reste que le nom », Simone Veil.




79 convois ont quitté Drancy entre le 27 mars 1942 et le 17 août 1944.
Tous les convois de déportation de Drancy partis entre le 27 mars 1942 et le 23 juin 1943, soit 42 convois, sont partis de la gare du Bourget-Drancy.
Tous les convois de déportation de Drancy partis entre le 18 juillet 1943 et le 17 août 1944 sont partis de la gare de Bobigny. (A noter que l'ancienne gare désaffectée de Bobigny, classée en 2005, est devenue officiellement lieu de mémoire en janvier 2011)  



Fugue de mort                

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
il nous commande allons jouez pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré
Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez
il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents


Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est pas serré

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu
il vise tire sur toi une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux cendre Sulamith


Paul Celan
Traduction Jean-Pierre Lefebvre
© Editions GALLIMARD, 1998, pour la traduction française



Illustration :  
Anselm Kiefer
Margarete
Huile, acrylique, émulsion et paille sur toile, 280 x 380 cm, Collection particulière.



Todesfuge 
                  
Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland
     dein goldenes Haar Margarete
er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne
     er pfeift seine Rüden herbei
er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland
     dein goldenes Haar Margarete
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften
     da liegt man nicht eng

Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr anderen spielt weiter zum Tanz auf

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen

Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch
     in die Luft
dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister
     aus Deutschland 

dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith

Paul Celan 
Mohn und Gedächtnis 
© 1952 Deutsche Verlags-Anstalt München



Illustration : une personne se recueille devant le mur des noms au Mémorial de la Shoah, à Paris, le 11 avril 2010, jour de Yom HaShoah. Pendant 24 heures, sans discontinuer, les noms, prénoms et âges des déportés sont lus sur le parvis. Cette année-là ont été lus les noms des convois du 25ème au 66ème. 








Photos Nuageneuf, 2010









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Emprisonné en camp de concentration depuis 1937 par les hitlériens, le pasteur protestant Martin Niemöller a écrit à Dachau, en 1942, ce texte : « Lorsque les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Lorsqu’ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Lorsqu’ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Lorsqu’ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »