samedi 20 août 2016

ESOPE. Les grenouilles qui demandent un roi





Les grenouilles qui demandent un roi


Ranae vagantes liberis paludibus

Clamore magno regem petiere ab Iove,

Qui dissolutos mores vi compesceret.

Pater deorum risit atque illis dedit

Parvum tigillum, missum quod subito vadis

Motu sonoque terruit pavidum genus.

Hoc mersum limo cum iaceret diutius,

Forte una tacite profert e stagno caput

Et explorato rege cunctas evocat.

Illae timore posito certatim adnatant

Lignumque supera turba petulans insilit.

Quod cum inquinassent omni contumelia,

Alium rogantes regem misere ad Iovem,

Inutilis quoniam esset qui fuerat datus.

Tum misit illis hydrum, qui dente aspero

Corripere coepit singulas. Frustra necem

Fugitant inertes, vocem praecludit metus.

Furtim igitur dant Mercurio mandata ad Iovem

Afflictis ut succurrat. Tunc contra deus :

« Quia noluistis vestrum ferre, inquit, bonum,

Malum perferte. »  « Vos quoque, o cives, ait,

Hoc sustinete, maius ne veniat malum. »


ESOPE



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Une traduction française :


1. Des grenouilles qui allaient et venaient librement dans leurs marécages, à grands cris demandèrent à Jupiter un roi qui réprimerait par la force leurs moeurs relâchées. Le père des dieux sourit et leur donna pour roi un petit soliveau.  Expédié brusquement dans leur marécage, celui-ci effraya cette espèce craintive par la secousse et le bruit qu'il fit en arrivant.
2. Enfoncé dans la vase, il était là sans mouvement depuis un certain temps, quand, par hasard, une des grenouilles pousse la tête hors de l'étang, et, après avoir examiné attentivement le roi, appelle les autres. Oubliant leurs craintes, celles-ci s'approchent à la nage, chacune essayant d'arriver la première, et, avec insolence, la troupe des grenouilles saute sur le morceau de bois.
3. Après l'avoir bien humilié par toutes sortes d'outrages, elles envoyèrent à Jupiter une délégation qui demandait un autre roi, puisque celui qu'on leur avait accordé, n'était, disaient-elles, bon à rien. Il leur envoya alors un serpent de mer, qui, de sa dent cruelle, se mit à les attraper les unes après les autres. Tétanisées, c'est en vain qu'elles cherchent à échapper à la mort; la peur les prive de voix.
4. En cachette donc, elles confient à Mercure un message adressé à Jupiter, pour qu'il leur vienne en aide dans leur détresse. Et le dieu de rétorquer : « Puisque vous n'avez pas consenti à supporter le roi débonnaire qui était le vôtre, supportez jusqu'au bout le mauvais. »

« Vous aussi, chers concitoyens, dit Esope, endurez le malheur qui est à présent le nôtre, de peur qu'il n'en survienne un autre pire encore.»


* * *





Les Grenouilles qui demandent un roi



Les Grenouilles, se lassant
De l'état Démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique.
Il leur tomba du Ciel un Roi tout pacifique :
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau ;
Or c'était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui de le voir s'aventurant
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.
Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir,
Et Grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre Gouvernement ;
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire.



Jean de la Fontaine

vendredi 19 août 2016

Jean Racine à M. Vitart : "Et nous avons des nuits plus belles que vos jours"




A monsieur Vitart



Le soleil est toujours riant, 
Depuis qu'il part de l'orient 
Pour venir éclairer le monde.
Jusqu'à ce que son char soit descendu dans l'onde
La vapeur des brouillards ne voile point les cieux ;
Tous les matins un vent officieux 
En écarte toutes les nues :
Ainsi nos jours ne sont jamais couverts ; 
Et, dans le plus fort des hivers, 
Nos campagnes sont revêtues 
De fleurs et d'arbres toujours verts.

Les ruisseaux respectent leurs rives,
Et leurs naïades fugitives
Sans sortir de leur lit natal,
Errent paisiblement et ne sont point captives
Sous une prison de cristal.
Tous nos oiseaux chantent à l'ordinaire, 
Leurs gosiers n'étant point glacés ; 
Et n'étant pas forcés 
De se cacher ou de se taire, 
Ils font l'amour en liberté.
L'hiver comme l'été.

Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,
La lune, au visage changeant,
Paraît sur un trône d'argent,
Et tient cercle avec les étoiles,
Le ciel est toujours clair tant que dure son cours,

Et nous avons des nuits plus belles que vos jours.

Jean Racine

Lettre XIV à M. Vitart 
17 janvier 1662






..."La lune, au visage changeant,
Paraît sur un trône d'argent,
Et tient cercle avec les étoiles,"...








dimanche 14 août 2016

15 août. Marie donne la fessée à l'Enfant-Jésus











La Vierge corrigeant l’Enfant-Jésus
Max Ernst, 1926      



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« De même que le rôle du poète, depuis la célèbre Lettre du voyant de Rimbaud, consiste à écrire sous la dictée ce qui se pense (s'articule) en lui, le rôle du peintre est de cerner et de projeter ce qui se voit en lui. »
Max Ernst.



Proche du mouvement Dada depuis 1916, Max Ernst rejoint ensuite le groupe surréaliste. A la fenêtre, André Breton et Pauk Eluard sont les faux témoins de cette scène, car seul Max Ernst regarde. Inspirée de la Vierge au long cou, 1535, du Parmigiano, cette œuvre anticléricale, de facture presque académique, est liée au surréalisme mais également à un souvenir d'enfance.


Une parenthèse sur Paemigiano et sa Vierge au long cou :

Vierge au long cou, 1535, du Parmigiano.

La Vierge au long cou (en italien : Madonna dal collo lungo) est une peinture à l’huile sur toile, attribuée à Parmigianino, conservée à la Galerie des Offices à Florence. Le tableau est considéré comme une des peintures les plus importantes et représentatives du maniérisme italien, inspirée par une esthétique anti classique et riche en allusions et transpositions symboliques.
La peinture est populairement appelée « Vierge au long cou », car « le peintre, dans son désir de rendre la Sainte Vierge gracieuse et élégante, lui a donné un cou comme celui d'un cygne. 

Fermons la parenthèse ... et revenons à la toile de Ernst:


La Vierge, d'allure masculine et autoritaire, renvoie aux relations complexes de Max Ernst avec son père, qui était artiste.
L'identification à l'Enfant-Jésus, confirmée par la présence de la signature dans l'auréole, tombée à terre, fait référence au jeune Ernst, qui à sept ans s'était échappé de chez lui en chemise de nuit et était apparu à des passants comme l'«Enfant-Jésus». Son père, une fois sa colère passée, avait ensuite peint son fils sous les traits de celui-ci.



Max Ernst a peint cette “provocation” et les deux personnages qu’il représente derrière la petite fenêtre sont ses amis André Breton et Paul Éluard. Comme les autres surréalistes qu’étaient Magritte, Miro ou Dali, il imaginait déjà un monde plus vivant, plus humain, dont commençait à rêver une société qui refusait de se figer dans une pensée unique.

Et si Marie ne ressemble pas du tout aux incroyables statues douceâtres et asexuées de nos églises, elle est une mère vivante et passionnée. Elle a gardé son auréole, mais elle est vêtue d’un corsage rouge violent que le vert de sa jupe fait encore ressortir et, assise de biais sur un cube de pierre, la main qu’elle lève est puissante et redoutable.

Max Ernst les a représentés dans la chaude lumière d’un soleil méditerranéen, dans le feu de couleurs vives : souffrance et difficulté de l’existence ; enthousiasme aussi. Inquiétude et insatisfaction. Courage, force, douleur, lutte de la vie.

Alors tant pis si des théologiens (trop/si) bien pensants, dans leurs vieux livres poussiéreux, clament qu’il convient de penser autrement. Qu’on se rassure : Jésus se relèvera de sa fessée, il remettra son auréole, sa mère le consolera avec affection et tendresse et tout ira bien dans le meilleur des mondes possibles, comme le dit Pangloss à Candide, dans les dernières lignes du Candide ou l'Optimiste.



« Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme; et Pangloss disait quelquefois à Candide:

« Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.

— Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."
VOLTAIRE
Le Candide ou l'Optimiste




dimanche 7 août 2016

St-Exupéry. Le Petit Prince, extraits






(...)
- Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d'autres elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d'autres qui sont savants elles sont des problèmes. Pour mon businessman elles étaient de l'or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n'en a...
- Que veux-tu dire ?
- Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !





Et il rit encore.
(...)


Antoine de Saint-Exupéry
Le Petit Prince, chapitre XXVI
1943    




samedi 6 août 2016

J.O.









KIPLING, "Tu seras un homme, mon fils"





Voici le poème de Kipling. Traduit par André Maurois, il nous donne l’opportunité de se remémorer cet écrivain prolifique, fou des femmes, biographe de talent, tombé dans l’oubli des professeurs de français ou plutôt des programmes qui leur sont imposés. Son roman le plus connu et apprécié est bien entendu Climats.



Émile Salomon Wilhelm Herzog (1885-1967) est issu d’une famille d’industriels juifs alsaciens. Il restera dans l’entreprise une dizaine d’années avant de se consacrer, à la fin de la guerre, à sa carrière littéraire. C’est d’ailleurs pendant la guerre qu’il se retrouve à Maurois, petit village sur la célèbre chaussée Brunehaut, à quelques kilomètres du Cateau-Cambrésis. Son pseudonyme est trouvé.




En haut, André Maurois, peint par Philip Alexius de László  -1934-
Le cimetière militaire du village de Maurois, dans le Nord, sur la chaussée Brenehaut.




Le célèbre poème "If-" de Rudyard Kipling (1865-1936) a été beaucoup (trop) traduit et en de fort nombreuses langues. En français, c’est la traduction de André Maurois qui est généralement donnée. Elle paraît dans Les silences du colonel Bramble (1918). Cette traduction, il convient de le souligner, est librement adaptée pour l’esprit français et ne s’attache pas beaucoup à la lettre de la poésie originale de Kipling.
D’autres traductions vinrent à la suite, plus sérieuses, plus littérales, comme celles de Germaine Bernard-Cherchevsky en 1942, Jules Castier en 1949, Hervé-Thierry Sirvent en 2003, Jean-François Bedel en 2007 ou encore Leslie Tourneville en 2009.




Tu seras un homme, mon fils

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.


Traduction d'André Maurois (1918) 


*  *   *


Ecrit en 1895 mais publié en 1910, Rudyard Kipling a dédié ce poème à son fils John, âgé de 12 ans. John fut tué lors de la 1eguerre mondiale.




If...



If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you.
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting.
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good, nor talk too wise:

If you can dream -and not make dreams your master
If you can think -and not make thoughts your aim
If you can meet Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools.
Or watch the things you gave your life to broken,
And stoop and build'em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings -nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute,
With sixty seconds' worth of distance run.
Yours is the Earth and everything that's in it,
And -which is more- you'll be a Man, my son!


Rudyard Kipling 
(1910)