vendredi 20 janvier 2017

Georges Schehadé. Il y a des jardins qui n'ont plus de pays






Il y a des jardins qui n’ont plus de pays


Il y a des jardins qui n’ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair


Georges Schehadé 
in Dans la lune.





...Mais la lune est un cristal de bonheur...






Georges Schehadé est libanais (1905-1989). Il est poète, auteur dramatique et écrit en français. Proche de Beckett, de Ionesco, sa pièce la plus célèbre est Histoire de Vasco -1956 -, créée par son ami Jean-Louis Barrault. Traduite en plus de 25 langues, elle est jouée partout dans le monde.   


Jean-Louis Barrault et Georges Schehadé


jeudi 19 janvier 2017

EMILE VERHAEREN. Fin d'année







Emile Verhaeren




Fin d'année

Sous des cieux faits de filasse et de suie,
D'où choit morne et longue la pluie,
Voici pourrir
Au vent tenace et monotone,
Les ors d'automne ;
Voici les ors et les pourpres mourir.

Ô vous qui frémissiez, doucement volontaires,
Là-haut, contre le ciel, tout au long du chemin,
Tristes feuilles comme des mains,
Vous gisez, noires, sur la terre.

L'heure s'épuise à composer les jours ;
L'autan comme un rôdeur, par les plaines circule ;
La vie ample et sacrée, avec des regrets sourds,
Sous un vague tombeau d'ombre et de crépuscule,
Jusques au fond du sol se tasse et se recule.

Dites, l'entendez-vous venir au son des glas,
Venir du fond des infinis là-bas,
La vieille et morne destinée ?
Celle qui jette immensément au tas
Des siècles vieux, des siècles las,
Comme un sac de bois mort, l'année.


Emile VERHAEREN
Toute La Flandre
1904-1911







mercredi 18 janvier 2017

Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste










À l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des
victimes de l’Holocauste
Jeudi 26 janvier 2017 à partir de 14h30
à la Maison de l'Unesco
Table ronde | Inauguration de l’exposition | Cérémonie
« Éduquer pour un futur meilleur : le rôle des sites historiques et des musées dans l’enseignement de l’Holocauste »
INAUGURATION DE L’EXPOSITION | 14 h 30, salles Miró Archeologia, présentée par le Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau
TABLE RONDE | 15 heures, salle XI « Éduquer pour un futur meilleur : le rôle des sites historiques et des musées dans l’enseignement de l’Holocauste »
CEREMONIE | 19 heures, salle II 10e cérémonie dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste
Allocutions :
  • Madame Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO
  • Monsieur Eric de Rothschild, Président du Mémorial de la Shoah
  • Exc. M. Carmel Shama Hacohen, Ambassadeur, Délégué Permanent de l’Israël à l’UNESCO
Invités d’honneur:
  • Exc. M. Rumen Radev, Président de la Bulgarie
    Invité
  • Exc. M. François Hollande, Président de la France
    Invité
Témoignage :
  • Monsieur Raphaël Esrail, Président de L’Union Des Déportés d’Auschwitz
Concert :
  • Madame Martha Argerich, pianiste
  • Monsieur Ivry Gitlis, Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO, violoniste
  • Madame Anne Catherine Dutoit, récitante (extraits d’Elie Wiesel)
Prières par le Grand Rabbin Olivier Kaufmann :
El Malé Rachamim et Kaddish


mardi 17 janvier 2017

Jean-Claude PIROTTE. Poèmes saisis in Plein Emploi, croque-mort et croque-au-sel






Jean-Claude Pirotte (1939-2014) est poète, romancier et peintre.

Il exerce la profession d'avocat de 1964 à 1975. Il est condamné à 18 mois de prison sans sursis et deux mois de contrainte par corps pour avoir soi-disant favorisé la tentative d'évasion d'un de ses clients (acte qu'il a toujours nié). Condamné à un emprisonnement, il s'y soustrait en vivant clandestinement jusqu'à la péremption de sa peine en 1981. 

Sa vie n'est alors qu'une longue errance entre la Bourgogne, la Charente, la Catalogne au gré de l'accueil que lui fournisse ses amis. Cette vie précaire, douloureuse parfois, se retrouve dans ses livres. Même après la péremption de sa peine il poursuivra ses errances. 

En 1995 il s'installe au Portugal, revient en France en 1996, réside à la villa Mont-Noir, la résidence d'écrivains installée dans la propriété de Marguerite Yourcenar, près de la frontière belge, en 1998, et s'installe dans l'Aude en 1999. 

Il expose ses dessins et peintures et illustre de nombreux ouvrages. Il tient une chronique de poésie dans le magazine Lire.

Depuis 2007 sa vie se partage entre le Revermont et les polders du Nord. 
En 2010, il s'installe à Beurnevésin dans le Jura, à la frontière suisse, avec sa compagne, l'écrivaine Sylvie Doizelet (1959). Ils se sont rencontrés en 1999 à la Villa Mont-Noir.
En 2012, il reçoit le Goncourt de la Poésie pour l'ensemble de son œuvre. 


croque-mort et croque-au-sel


on dit mourir pour des prunes
ou travailler seul
se fatiguer pour le roi
de Prusse ou la galerie

se vouer à la monarchie
faut-il être bête pour croire
à la gratitude du ventre
chacun sait que tout est à vendre

les chats les chiens les enfants
cela dure depuis longtemps
on en fait des poèmes faux
truqués comme des bilans




les ombres autrefois

avoir vraiment peu de moyens
et pas d'idées du tout
c'est la gloire à l'infini
on entend les pins sylvestres
murmurer des mots épars
et par les soirs la chevêche
chuchoter avec la lune
on ne comprend rien mais c'est beau
d'être égaré 




croque-mort et croque-au-sel


je vais à la chasse aux fées
qui est interdite en été

le bonheur de braconner
c'est de conter fleurette aux fées

moins farouches qu'en hiver
et beaucoup moins habillées

mais la chasse aux faits d'hiver
je la laisse aux hommes verts



les ombres autrefois


dans l'épuisement du matin
l'homme est courbé comme le saule
au bord de la rivière mauve
l'homme se prend la tête à deux mains

je me sens couler doucement
entre les roseaux de la rive
je ne rime plus je dérive
un papillon mon ultime compère

attrape un rayon de soleil
il ne sait rien de la durée
mais quant à moi j'ai trop duré
je demande que l'on me laisse





les ombres autrefois


en ouvrant la valise

on n'a trouvé qu'un poème
le corps gisait dans le fossé
sous un buisson de vipérines

le poème disait ceci

me voici libre comme l'air
je voyage avec les insectes
et les mouches familières

en compagnie d'une épeire

sa toile couronne ma vie
mon destin passe par l'oubli
et l'abandon des horaires

croque-mort et croque-au-sel


c'est au mètre que j'écris
les poèmes du carnet
ils sont fanés ils sont gris
canés avant d'être nés

les pages multicolores
de ce carnet pour artistes
elles m'inspirent l'horreur
de n'être pas ébéniste

ou simple cultivateur
ou fabricant de moteurs
ou notaire ou parasite
ou déjà mort à cette heure

j'espère prendre la fuite
mais le carnet me menotte
et me tient ici captif
de moi-même en quelque sorte
                                         


Jean-Claude Pirotte

in Plein emploi 

lundi 16 janvier 2017

DESNOS. Quelques poèmes










Le Bonbon

Je je suis suis le le roi roi
       
         des montagnes

j'ai de de beaux beaux bobos beaux beaux yeux yeux

          il fait une chaleur chaleur
j'ai nez j'ai doigt doigt doigt doigt doigt à à

           chaque main main

j'ai dent dent dent dent dent dent dent 
      dent dent dent dent dent dent dent 
      dent dent dent dent dent dent dent 
      dent dent dent dent dent dent dent 
      dent dent dent dent 

Tu tu me me fais fais souffrir

mais peu m'importe m'importe



la la porte porte 



  

  

La colombe de l'arche 
  
  
Maudit 
soit le père de l'épouse 
du forgeron qui forgea le fer de la cognée 
avec laquelle le bûcheron abattit le chêne 
dans lequel on sculpta le lit 
où fut engendré l'arrière-grand-père 
de l'homme qui conduisit la voiture 
dans laquelle ta mère 
rencontra ton père !


Robert DESNOS

(on pourra lire d'autres poèmes du recueil en cliquant sur le lien ci-dessus)



dimanche 15 janvier 2017

Proust. A la recherche... (La mer, extrait)






La mer

«  La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s'anéantir, comme la veilleuse des petits-enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n'est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s'émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C'est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu'on sent son coeur se fondre en les regardant.

Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu'elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu'elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s'élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses. »


Marcel Proust
in A la recherche..
XXVIII




Note 1 : Trouville a été une des villégiatures favorites de Marcel Proust. Elle l’a séduit pendant sa vie, et nourri, par ses vues, ses villas, et sa vie mondaine.
La Villa Persane,  
bâtie en 1859 par M. de Gastine, fût achetée en 1876 par Hélie de Talleyrand- Périgord, prince de Sagan. Cette villa ravissait Proust par son allure et par son nom. Ainsi écrit-il dans Essais et articles : « Aux admirables Frémonts […] montaient du Manoir des Roches ou de la Villa Persane la Marquise de Galliffet […] avec la princesse de Sagan, toutes deux dans leur élégance, aujourd’hui à peu près indescriptible, d’anciennes belles de l’Empire. » (On rappellera que Françoise Sagan emprunta son pseudonyme à la princesse de Sagan et le titre de son premier roman Bonjour tristesse à un poème de Baudelaire.)

Note 2 : Anna Gould était une jeune femme américaine richissime mais peu gâtée par la nature.  « Elle est surtout belle de dot » disait-on d’elle. A un premier mariage raté en 1895 succéda un second, civil cette fois et réussi, en 1908, avec Hélie de Talleyrand- Périgord, prince de Sagan. La princesse de Sagan sert de modèle pour le personnage de Madame de Luxembourg dans A la recherche du temps perdu.
Mme Aubernon de Nerville est un amie de Proust, qui fréquente son salon à Paris. Bien entendu, elle séjourne également à Trouville. Elle est l'inspiratrice du personnage de Madame Verdurin... Le monde est petit !


La mer sous la pleine lune - 15 janv.2017 à 05h45 -


samedi 14 janvier 2017

BAUDELAIRE. Les Bienfaits De La Lune







On ne peut qu'inciter le lecteur à étudier ce texte repris dans Petits poèmes en prose
tant il recèle  de clés  pour entr'aperevoir l'âme si mystérieuse de Baudelaire. 



Les Bienfaits De La Lune
  






La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit: "Cette enfant me plaît."
   Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi avec la tendresse souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis; et elle t'a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l'envie de pleurer.
   Cependant, dans l'expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux; et toute cette lumière vivante pensait et disait: "Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte; l'eau uniforme et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce!
   "Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie."
   Et c'est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.






Charles BAUDELAIRE
Le Spleen de Paris
—Repris en 1864 sous le titre Petits poèmes en prose
(Initialement publié sans titre dans la revue Le Boulevard en 1963)



vendredi 13 janvier 2017

CELAN - Parler d'autre chose



Paul CELAN



Parler d’autre chose




marée basse. Nous avons vu
les balanes, vu
les bernicles, vu
les ongles sur nos mains.
Personne n’a découpé le mot dans la paroi de notre cœur.

(Traces du crabe des plages, le lendemain,
sillons de rampants, galeries d’habitation, dessin
du vent dans la vase
grise. Sable fin,
sable gros,
détaché des parois, auprès
d’autres parties dures, dans les
débris.)

Un œil, aujourd’hui,
l’a donné à son frère, tous deux,
fermés, ont suivi le courant jusqu’à
leur ombre, déchargé
la cargaison (personne
n’a découpé le mot dans — —), fait ressortir
le harpon — une langue de terre, devant
un silence
minuscule et non navigable.

Paul Celan             
Grille de parole
Traduction de Martine Broda, 2001




Anselm KIEFER
Burning rods, 1984/1987


“J'ai toujours eu une passion pour la littérature et surtout pour la poésie. J'aime Rimbaud, Mallarmé, Genet... Pour moi, les poèmes sont comme des bouées posées dans l'abîme ; je nage de l'un à l'autre. Sans eux, je suis perdu. Je lis d'ailleurs tous les matins, c'est ma première activité. Je descends dans ma bibliothèque et je prends un livre, presque à l'aveuglette. J'aurais pu aussi devenir écrivain. A 17 ans, j'avais reçu un prix pour un journal que j'avais rédigé. J'ai hésité à suivre cette voie. Cela ne s'est pas réalisé, car on ne peut pas faire profondément deux choses en même temps dans la vie, mais j'ai continué d'écrire mon journal. Quand je suis bloqué sur une oeuvre, l'écriture m'inspire.” 
A.KIEFER