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vendredi 10 juillet 2020

AJAR. La vie devant soi. Extrait




" Arthur se cassait de temps en temps. J'ai cloué le cintre et ça lui a fait des épaules et il est resté avec une jambe de pantalon vide, comme c'est normal chez un parapluie. Monsieur Hamil n'était pas content, il disait qu'Arthur ressemblait à un fétiche et que c'est contre notre religion. Moi je suis pas croyant mais c'est vrai que lorsque vous avez un truc un peu bizarre et qui ressemble à rien, vous avez l'espoir qu'il peut quelque chose. Je dormais avec Arthur serré dans mes bras et le matin, je regardais si Madame Rosa respirait encore. 
Je n'ai jamais été dans une église parce que c'est contre la vraie religion et la dernière chose que je voulais c'était me mêler de ça. Mais je sais que les chrétiens ont payé les yeux de la tête pour avoir un Christ et chez nous il est interdit de représenter la figure humaine pour ne pas offenser Dieu, ce qui se comprend très bien, car il n'y a pas de quoi se vanter.



Émile Ajar

in La Vie devant soi
alias Romain Gary


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Romain Gary, né à Vilnius en Lituanie en 1914, est non seulement issu du ventre de sa mère, mais aussi de son cerveau. Elle le voyait ambassadeur, chevalier de la Légion d’honneur et grand auteur dramatique. Il devint Consul de France, officier de la Légion d’honneur et l’un des plus importants écrivains français de la seconde moitié du XXe siècle. Prolifique, il réussit le tour de force d’être deux fois récipiendaire du prix Goncourt grâce à la création de toutes pièces du personnage d'Émile Ajar. 


mardi 12 novembre 2019

AJAR. La vie devant soi. Extrait







" Arthur se cassait de temps en temps. J'ai cloué le cintre et ça lui a fait des épaules et il est resté avec une jambe de pantalon vide, comme c'est normal chez un parapluie. Monsieur Hamil n'était pas content, il disait qu'Arthur ressemblait à un fétiche et que c'est contre notre religion. Moi je suis pas croyant mais c'est vrai que lorsque vous avez un truc un peu bizarre et qui ressemble à rien, vous avez l'espoir qu'il peut quelque chose. Je dormais avec Arthur serré dans mes bras et le matin, je regardais si Madame Rosa respirait encore. 
Je n'ai jamais été dans une église parce que c'est contre la vraie religion et la dernière chose que je voulais c'était me mêler de ça. Mais je sais que les chrétiens ont payé les yeux de la tête pour avoir un Christ et chez nous il est interdit de représenter la figure humaine pour ne pas offenser Dieu, ce qui se comprend très bien, car il n'y a pas de quoi se vanter."



Émile Ajar
alias Romain Gary

In La Vie devant soi

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Romain Gary, né à Vilnius en Lituanie en 1914, est non seulement issu du ventre de sa mère, mais aussi de son cerveau. Elle le voyait ambassadeur, chevalier de la Légion d’honneur et grand auteur dramatique. Il devint Consul de France, officier de la Légion d’honneur et l’un des plus importants écrivains français de la seconde moitié du XXe siècle. Prolifique, il réussit le tour de force d’être deux fois récipiendaire du prix Goncourt grâce à la création de toutes pièces du personnage d'Émile Ajar. 




vendredi 17 mai 2019

Romain Gary dans la Pléiade







À la veille de l’été, alors que les heures chaudes vous inviteront bientôt à vous saisir de bons livres à dévorer à la faveur d’un coin d’ombre, Mireille Sacotte, un professeur tout entier consacré à la littérature comme l’Université française sait si bien en produire, vient, avec Antoine Gallimard, de nous faire un formidable cadeau en faisant entrer au panthéon littéraire de la «Pléiade» les «Romans et récits» de Romain Gary.




Chacun connaît l’homme, Roman Kacew, son parcours, depuis sa naissance en 1914 à Vilnius (ville tour à tour russe, allemande puis polonaise) en Lituanie, alors sous domination russe, jusqu’à sa disparition volontaire à Paris, en 1980, sans oublier, bien sûr, ses multiples identités, dont le fameux Émile Ajar, ce pseudonyme devenu célèbre en lui permettant de gagner, avec La Vie devant soi, une seconde fois le Goncourt (ce qui n’est pas autorisé), en 1975, alors qu’il avait déjà reçu ce prix en 1956, sous la signature de Romain Gary, pour Les Racines du ciel.




On entend régulièrement parler de sa mère, nourrie d’une ambition démesurée pour son fils, mais aussi de son passé d’aviateur, de son engagement dans la Résistance, de sa carrière de séducteur et de diplomate, maîtrisant autant les langues que le style. Beaucoup ont davantage glosé sur l’existence même de Gary, sur laquelle il jetait volontiers un regard détaché et moqueur, que sur son œuvre elle-même. Au point, parfois, de l’effacer, de la mettre au second plan, poursuivant ce faisant une sorte de malédiction née dans un petit Paris littéraire qui ne fut pas toujours tendre avec ses écrits. La consécration d’une entrée en «Pléiade» vient réparer cette injustice. Car Gary, c’est infiniment plus que sa caricature. Derrière le conteur exquis, l’inventeur subtil et fin d’une forêt de personnages si romanesques, se cache un grand auteur, à la fois pessimiste et mélancolique tout autant que nourri de valeurs essentielles, héritées en grande partie de sa mère mais aussi de sa confrontation à la guerre, à la mort, au sang coulant sous les dagues et les bombes de l’extrémisme.

Ces principes, ces piliers de la vie humaine autant que de la civilisation occidentale, ce sont la liberté, la responsabilité, la résistance à l’oppression, la démocratie et le pluralisme. Sans oublier ce qui unit toute son œuvre et l’ancre profondément au soutien du monde libre: la défense du plus fragile, du plus faible, de la plus petite des minorités qu’est la personne humaine dans ce qu’elle a d’universel, de fragile, de juste et de vrai.

Romain Gary n’était pas un écrivain engagé, comme pouvait l’être en son temps Malraux, dont il appréciait les livres et qui composait à dessein des figures au soutien de sa thèse, mais avant tout un romancier, découvrant, au fil de l’écriture, ses propres personnages et nous donnant à penser le monde au sonde cette littérature qui, à travers la fiction pure, nous en dit bien plus sur l’Homme que des centaines d’articles, de colloques et d’essais.



Derrière le cuisinier Marcellin Duprat, résistant à sa façon en régalant les officiers allemands, et la mère maquerelle engagée dans la Résistance, Julie Espinoza, des Cerfs-volants ; en filigrane de l’amour filial du Momo de La Vie devant soi, ce jeune musulman au langage cru et subtil, pour Madame Rosa, une vieille femme juive rescapée d’Auschwitz soulevant tous ses kilos pour gravir l’escalier interminable la menant à sa «pension sans famille pour les gosses qui sont nés de travers» ; en creux d’Éducation européenne, commencé au retour de chaque mission dans l’armée de l’air, en 1941, et du destin de Zosia et Janek, découvrant la vie et l’amour au feu de la résistance polonaise au terrible joug nazi ; et au soleil de tant d’autres héros peuplant les romans de Romain Gary, cet auteur majeur nous offre de mieux penser le monde. Pas seulement le sien, mais le nôtre.

Si Lady L. constitue un bijou de décryptage des fièvres populistes, Chien blanc offre, à travers l’entreprise de rééducation d’un chien dressé pour attaquer les Noirs, un antidote contre la «Bêtise», qu’il appelle aussi «Connerie», comme le rappelle dans sa lumineuse et envoûtante introduction Mireille Sacotte, celle du racisme des Blancs envers les Noirs et des Noirs envers les Blancs. Composé en 1968 dans le prolongement des émeutes ayant meurtri les ghettos noirs des grandes villes américaines, on y relève plus de trente fois le mot «haine»ou «haineux».



Gary s’attaque à toutes les formes de violence et de totalitarisme, des nazis, qu’il distingue très tôt des Allemands, aux Soviétiques dans Adieu à Gary Cooper. Les diplomates qui parcourent son œuvre ont le choix entre devenir alcooliques ou drogués, comme Alain Donahue, dans ce même roman, ou schizophrènes, tel l’ambassadeur de France à Rome Jean Danthès, inconsolable de l’avilissement de l’Europe dans Europa, le seul livre que chacun devrait lire avant l’aller voter aux élections prochaines.

Romain Gary voue une horreur absolue à la violence, à la maltraitance, aux sévices exercés sur les plus fragiles. «L’une de ses grandes idées, ajoute Mireille Sacotte, fut que deux faiblesses associées donnent une force décuplée.»Il faut lire et écouter Gary, notamment dans l’entretien accordé à Radio-Canada et publié dans Le Sens de ma vie, nous parler de Churchill, du général de Gaulle, de Jésus («le premier homme à avoir parlé d’une voix féminine»), autant que de l’anonyme se débattant contre l’injuste. L’auteur de La Promesse de l’aube croit en ceux qui rêvent, qui imaginent une vie meilleure, qui résistent et qui finissent, au mépris de leur vie, par gagner. Pour lui, «l’Homme»n’est pas encore né mais certains êtres, dont Martin Luther King et sa femme, Coretta, nous montrent le chemin.

Parce qu’il a vécu les pires horreurs du XXe siècle, parce que toute son œuvre est une protestation contre la situation précaire de l’homme et des plus faibles, y compris aux prises avec le vieillissement, Romain Gary, passé maître dans l’art de l’humour, de l’autodérision et de la provocation, nous livre des messages essentiels à notre temps. Y compris celui, très profond, que l’inhumanité fait partie de l’humanité, surtout quand elle est aux prises avec des idéologies malsaines, mais que chacun peut, à tout moment, comme Malcolm X, le «Black Muslim» antisémite et violent de Chien blanc, se lever et dire non.










Photo de la lettre de R.Gary pour expliquer son suicide en 1980

dimanche 10 janvier 2016

Romain GARY. L'Angoisse du Roi Salomon (extrait) « On a toujours besoin des autres, on ne peut pas passer sa vie à se détester soi-même. »







On ne peut pas plaire à tout le monde. Je le fais sortir et il n'y a rien à faire. J'essaye de l'éviter, j'aime bien ne pas le voir, ça fait quand même quelque chose de moins, mais c'est toujours ah vous voilà! derrière mon dos et je suis bien obligé de le rencontrer. Moi, quand je suis en présence d'un con, d'un vrai, c'est l'émotion et le respect parce qu'enfin on tient une explication et on sait pourquoi. Chuck dit que si je suis tellement ému devant la Connerie, c'est parce que je suis saisi par le sentiment révérenciel de sacré et d'infini. Il dit que je suis étreint par le sentiment d'éternité et il m'a même cité un vers de Victor Hugo, "oui, je viens dans ce temple adorer l'Eternel". Chuck dit qu'il n'y a pas une seul thèse sur la Connerie à la Sorbonne et que cela explique le déclin de la pensée en Occident. 

- Alors, on vient voir le roi des Juifs?

Au début, j'essayais d'être gentil avec lui, mais ça ne faisait que l'aggraver. Plus j'étais poli, oui monsieur Tapu, non monsieur Tapu, je ne le ferai plus, monsieur Tapu, je ne l'ai pas fait exprès, monsieur Tapu, et plus je lui manquais. Alors j'ai commencé à l'alimenter. On a toujours besoin des autres, on ne peut pas passer sa vie à se détester soi-même. Chuck dit que si les loubards n'attaquaient plus les personnes âgées, si les Juifs n'étaient plus là, si les communistes s'évaporaient et si les travailleurs immigrés étaient renvoyés chez eux, ce serait pour monsieur Tapu le désert affectif. J'avais de la peine pour lui et je faisais des trucs exprès pour le motiver, j'arrachais une baguette métallique de la moquette, je cassais une vitre ou je laissais la porte de l'ascenseur ouverte pour lui donner satisfaction. C'était un mec qui avait besoin d'assistance. Quand on a de la rancune à ne plus savoir quoi en faire ni à quoi l'accrocher et que ça devient tellement démesuré que c'est tout un système solaire, on se sent mieux quand on trouve une motivation, même si c'est seulement un mégot sur le tapis ou une porte de l'ascenseur laissée ouverte. Il avait besoin de moi, il lui fallait quelqu'un de personnel à détester parce que sans ça, c'était le monde entier et c'était trop grand. Il fallait quelqu'un et quelque chose de palpable. Un fier-à-bras qui ne lui faisait pas peur, non monsieur. Au début, quand je lui proposais de porter les ordures ou de donner un coup de main pour balayer, c'était un peu comme les ouvriers algériens qui sont doux et gentils et refuser de violer et qui se rendent ainsi coupables de non-assistance aux personnes dans leurs opinions.


Romain Gary, L'Angoisse du Roi Salomon.