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mardi 8 janvier 2019

Voltaire. Polissonnerie






 - Ah ! Qu’en termes galants ces choses-là sont mises ! 
Philinte. Acte premier, scène II -  In Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux, comédie de Molière - 1666 -
Cette réplique de Philinte illustre à dessein – et sans dessins - ce poème de Voltaire, donné ici pour sourire.




Polissonnerie

Je cherche un petit bois touffu,
Que vous portez, Aminthe,
Qui couvre, s’il n’est pas tondu
Un gentil labyrinthe.
Tous les mois, on voit quelques fleurs
Colorer le rivage ;
Laissez-moi verser quelques pleurs
Dans ce joli bocage.



- Allez, monsieur, porter vos pleurs

Sur un autre rivage ;

Vous pourriez bien gâter les fleurs

De mon joli bocage ;

Car, si vous pleuriez tout de bon,

Des pleurs comme les vôtres

Pourraient, dans une autre saison,

M’en faire verser d’autres.



- Quoi ! vous craignez l’évènement
De l’amoureux mystère ;
Vous ne savez donc pas comment
On agit à Cythère ;
L’amant, modérant sa raison,
Dans cette aimable guerre,
Sait bien arroser la gazon
Sans imbiber la terre.




- Je voudrais bien, mon cher amant,

Hasarder pour vous plaire ;

Mais dans ce fortuné moment

On ne se connait guère.

L’amour maîtrisant vos désirs,

Vous ne seriez plus maître

De retrancher de nos plaisirs

Ce qui vous donna l’être.

Voltaire



mardi 5 juin 2018

Voltaire, Dictionnaire philo. Extrait





Voltaire, François-Marie Arouet, Dictionnaire Philosophique, 1764




(François-Marie Arouet, dit Voltaire est né le 21 novembre 1694 à Paris, ville où il est mort le 30 mai 1778)


Extraits choisis :


"Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable.
Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, qu'il est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?
Ce sont d'ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la Montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait."

VOLTAIRE

In Dictionnaire Philosophique, 1764
Article « Fanatisme »





Intégralité du texte :

"Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J'ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s'échauffaient par degrés parmi eux: leurs yeux s'enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. 
Oui, je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tendre leurs membres et écumer. Ils criaient: « Il faut du sang ». Ils sont parvenus à faire assassiner leur roi par un laquais, et ils ont fini par ne crier que contre les philosophes. Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. "


* * *




Voltaire assis par Jean-Antoine Houdon, 1871. 
L'original en marbre orne le foyer de la Comédie-française. Mme Denis, qui n’avait pas souhaité garder le Voltaire nu de Pigalle, commanda la statue à Houdon et en fit don à la Comédie-française. L'œuvre a été reproduite en terre cuite, en plâtre et bronze dans différents formats.



mercredi 1 mars 2017

VOLTAIRE. Lettre de Voltaire à l'abbé Duvernet





Ferney, 4 mai 1772



"Il faut bien,  Monsieur, que chacun fasse son testament ; mais vous vous doutez bien que celui qu’on m’impute n’est point mon ouvrage. L’Ancien et le Nouveau Testament ont fait dire assez de sottises, sans que j’y ajoute les miennes. Mes prétendues dernières volontés sont la production d’un avocat de Paris, nommé Marchand, qui est le loustic du barreau. C’est une espèce de cible qui fait rire quelquefois par ses plaisanteries. J’espère que mon vrai testament sera plus honnête et plus sage. Le malheur est qu’après avoir été esclave toute sa vie, il faut l’être encore après sa mort. Personne ne peut être enterré comme il voudrait l’être. Ceux qui seraient bien aises d’être dans une urne sur la cheminée d’un ami, sont obligés d’aller pourrir dans un cimetière ou dans quelque chose d’équivalent ; ceux qui auraient envie de mourir dans la communion de Marc-Aurèle, d’Epictète et de Cicéron, sont obligés de mourir dans celle de Calvin s'ils sont à Genève et dans celle du Pape s'ils sont à Rome. J’avoue que, depuis quelques années, on meurt plus commodément qu’autrefois vers le petit pays que j’habite ; la liberté de penser s’y établit sensiblement comme en Angleterre. Il y a des gens qui m’accusent de ce changement ; je voudrais avoir mérité ce reproche, depuis Constantinople jusqu’à la Dalécarlie. Il est ridicule et horrible de gêner les vivants et les morts. Chacun, ce me semble doit disposer de son corps et de son âme à sa fantaisie. Le grand point est de ne jamais molester ni le corps ni l’âme de son prochain, à supposer que ce prochain ait une âme. Notre consolation, après notre mort, est que nous ne saurons rien de la manière dont on nous aura traités. Nous avons été baptisés sans en rien savoir ; nous serons inhumés de même. Le mieux serait peut-être de n’avoir point reçu cette vie dont on se plaint si souvent, et qu’on aime toujours ; mais rien n’a dépendu de nous. Nous sommes attachés, comme dit Horace, avec les gros clous de la nécessité, […]".


Lettre de Voltaire au Père Théophile-Imarigeon Duvernet, Abbé Duvernet 

4 Mai 1772 au Château Ferney

dimanche 8 mai 2016

VOLTAIRE. Candide ou l'optimisme, chapitre premier




CHAPITRE PREMIER 
COMMENT CANDIDE FUT ÉLEVÉ DANS UN BEAU CHÂTEAU,
ET COMMENT IL FUT CHASSÉ D'ICELUI

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l'injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.
Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit ; Candide rougit aussi ; elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée, et Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent ; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière ; Cunégonde s'évanouit ; elle fut souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

VOLTAIRE
Candide ou l'optimisme
Chapitre 1







Le manuscrit de Candide – dit « manuscrit La Vallière », du nom du célèbre bibliophile à qui Voltaire offrit ce manuscrit– a récemment été mis en ligne sur le site de Gallica.

Ce manuscrit, qui est le seul connu à porter des corrections autographes de Voltaire, est une copie de la main de son secrétaire, Nicolas Wagnière. Il fut offert par l’écrivain au duc de La Vallière avant même la publication de Candide en février 1759. Il est aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’Arsenal.



lundi 28 septembre 2015

Voltaire, François-Marie Arouet. Dictionnaire Philosophique, 1764




(François-Marie Arouet, dit Voltaire est né le 21 novembre 1694 à Paris, ville où il est mort le 30 mai 1778)



Extraits choisis :



"Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable.
Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, qu'il est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?
Ce sont d'ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la Montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait."

VOLTAIRE

Article « Fanatisme », 
Dictionnaire Philosophique, 1764






Intégralité du texte :

"Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J'ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s'échauffaient par degrés parmi eux: leurs yeux s'enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. 
Oui, je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tendre leurs membres et écumer. Ils criaient: « Il faut du sang ». Ils sont parvenus à faire assassiner leur roi par un laquais, et ils ont fini par ne crier que contre les philosophes. Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. "


* * *




Voltaire assis par Jean-Antoine Houdon, 1871. 
L'original en marbre orne le foyer de la Comédie-française. Mme Denis, qui n’avait pas souhaité garder le Voltaire nu de Pigalle, commanda la statue à Houdon et en fit don à la Comédie-française. L'œuvre a été reproduite en terre cuite, en plâtre et bronze dans différents formats.