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jeudi 21 octobre 2021

DESNOS. Le Blaireau





Le Blaireau



Pour faire ma barbe

Je veux un blaireau,

Graine de rhubarbe,

Graine de poireau.


Par mes poils de barbe !

S'écrie le blaireau,

Graine de rhubarbe,

Graine de poireau,



Tu feras ta barbe

Avec un poireau,

Graine de rhubarbe,

T'auras pas ma peau.



Robert Desnos






Robert Desnos est un poète français, né en 1900 à Paris. Il est mort du typhus le 8 juin 1945 au Camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libérée du joug de l'Allemagne nazie. Il fut un membre actif de la résistance.




                                                                                                  Tableau de Raphael Gauthey





mardi 19 octobre 2021

Desnos

 






Dans bien longtemps

Dans bien longtemps je suis passé par le château des feuilles
Elles jaunissaient lentement dans la mousse
Et loin les coquillages s’accrochaient désespérément
Aux rochers de la mer
Ton souvenir ou plutôt ta tendre présence était à la
Même place
Présence transparente et la mienne
Rien n’avait changé mais tout avait vieilli en même
Temps que mes tempes et mes yeux
N’aimez-vous pas ce lieu commun? Laissez-moi laissez-
Moi c’est si rare cette ironique satisfaction
Tout avait vieilli sauf ta présence
Dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour
Solitaire
Les flots étaient toujours illusoires
La carcasse du navire naufragé que tu connais - tu te
Rappelles cette nuit de tempête et de baisers ? - était-
Ce un navire naufragé ou un délicat chapeau de
Femme roulé par le vent dans la pluie du printemps ?
- était à la même place
Et puis foutaise larirette dansons parmi les prunelliers !
Les apéritifs avaient changé de nom et de couleur
Les arcs-en-ciel qui servent de cadre aux glaces
Dans bien longtemps tu m’as aimé.



Robert DESNOS 
in Les Ténèbres, 
poème XX,
 A la mystérieuse (recueil Corps et Biens)




Illustrations de Kees VAN DONGEN  pour ce poème de Desnos




...Présence transparente...

Femme sous un chapeau vert. -1905-


...tout avait vieilli sauf ta présence...

Le café Florian à Venise – 1921 –

...Dans bien longtemps tu m’as aimé.


Les escarpins mauves – 1921 -
 
 
 
 
 
 

lundi 28 juin 2021

Desnos. La prophétie





Photo: ©Man Ray. L'étoile de mer









La prophétie

D’une place de Paris jaillira une si claire fontaine
Que le sang des vierges et les ruisseaux des glaciers
Près d’elle paraîtront opaques.
Les étoiles sortiront en essaim de leurs ruches lointaines
Et s’aggloméreront pour se mirer dans ses eaux près de la Tour Saint-Jacques.

D’une place de Paris jaillira une si claire fontaine

Qu’on viendra s’y baigner, en cachette, dès l’aurore.
Sainte Opportune et ses lavandières seront ses marraines
Et ses eaux couleront vers le sud venant du nord.

Un grand marronnier rouge fleurit à la place

Où coulera la fontaine future,
Peut-être dans mon grand âge
Entendrai-je son murmure ;

Or le chant est si doux de la claire fontaine

Qu’il baigne déjà mes yeux et mon cœur.
Ce sera le plus bel affluent de la Seine,
Le gage le plus sûr des printemps à venir, de leurs oiseaux et de leurs fleurs.





Robert Desnos
In Contrée, 1942





Robert Desnos au café 
© Getty / Stefano Bianchetti



___________



Quand il écrit les poèmes de Contrée, en 1942-1943, Robert Desnos tente «d'arriver à une "poétique fine" comme les mathématiciens sont arrivés à des "calculs fins" indispensables en relativité ou en mécanique ondulatoire». 

Le modèle mathématique le retient d'ailleurs par son exigence du détail exact. En somme, le poème dans sa clôture peut devenir une mécanique de précision dont les pièces sont ajustées minutieusement pour assurer le fonctionnement de l'ensemble. Le flux verbal que tentait de saisir dans sa continuité l'écriture automatique a fait place à l'assemblage de groupes de vers en attente de trouver leur juste contexte. La forme poétique – sonnet, ballade, ode – est l'horizon d'attente où des fragments surgis indépendamment viennent s'assembler – et révéler leur intime proximité. 







jeudi 25 mars 2021

Desnos

 


DESNOS 

Il fait nuit

 











Il fait nuit




Tu t'en iras quand tu voudras
Le lit se ferme et se délace avec délices comme un corset de velours noir
Et l'insecte brillant se pose sur l'oreiller
Éclate et rejoint le Noir
Le flot qui martèle arrive et se tait
Samoa la belle s'endort dans l'ouate
Clapier que fais-tu des drapeaux ? tu les roules dans boue
A la bonne étoile et au fond de toute boue
Le naufrage s'accentue sous la paupière
Je conte et décris le sommeil
Je recueille les façons de la nuit et je les range sur une étagère
Le ramage de l'oiseau de bois se confond avec le bris des bouchons en forme de regard
N'y pas aller n'y pas mourir la joie est de trop
Un convive de plus à la table ronde dans la clairière de vert émeraude et de heaumes retentissants près d'un monceau d'épées et d'armures cabossées
Nerf en amoureuse lampe éteinte de la fin du jour
Je dors.


Robert DESNOS



...Le lit se ferme et se délace avec délices comme un corset...



*   *  








Réflexions sur la poésie



Par Robert DESNOS


"En définitive, ce n'est pas la poésie qui doit être libre, c'est le poète", 1943


*

"Villon, Gérard de Nerval, Góngora me paraissent avec le grand Baffo des sujets de réflexions actuelles quant à la technique poétique. Unir le langage populaire, le plus populaire, à une atmosphère inexprimable, à une imagerie aiguë, annexer des domaines qui, même de nos jours, paraissent incompatibles avec le satané «langage noble» qui renaît sans cesse des langues arrachées du cerbère galeux qui défend l'entrée du domaine poétique, voilà qui me paraît besogne souhaitable sans oublier [...] certains motifs impérieux d'inspiration actuelle...



Poésie délirante ? Kecseksa ? Sous un certain angle toute poésie est délirante. Sous un autre toute poésie est lucide.

C'est même le propre de la vraie poésie que cette dualité.


La poésie peut être ceci ou cela. Elle ne doit pas être forcément ceci ou cela... sauf délirante et lucide.

Et le romantisme des classiques ? Et le classicisme des romantiques ? Toujours de la salade.

Ce ne sont pas les poètes qui ont parlé de renaissance de la poésie..., ce sont, bien entendu, les ou des critiques.



La poésie renaît ! à son âge !"

Robert Desnos
Réflexions sur la poésie, in Œuvres – 1944 -





mercredi 6 janvier 2021

Desnos . La grenouille aux souliers percés





©B.Tanaka




La grenouille aux souliers percés


La grenouille aux souliers percés
A demandé la charité
Les arbres lui ont donné
Des feuilles mortes et tombées

Les champignons lui ont donné
Le duvet de leur grand chapeau

L'écureuil lui a donné
Quatre poils de son manteau

L'herbe lui a donné
Trois petites graines

Le ciel lui a donné
Sa plus douce haleine

Mais la grenouille demande toujours,
Demande encore la charité
Car ses souliers sont toujours,
Sont toujours percés.


Robert Desnos



...Les arbres lui ont donné
Des feuilles mortes et tombées...



Claude Monet
Effet d'automne à Argenteuil, 1873



 

Desnos. La grenouille aux souliers percés




©B.Tanaka




La grenouille aux souliers percés


La grenouille aux souliers percés
A demandé la charité
Les arbres lui ont donné
Des feuilles mortes et tombées

Les champignons lui ont donné
Le duvet de leur grand chapeau

L'écureuil lui a donné
Quatre poils de son manteau

L'herbe lui a donné
Trois petites graines

Le ciel lui a donné
Sa plus douce haleine

Mais la grenouille demande toujours,
Demande encore la charité
Car ses souliers sont toujours,
Sont toujours percés.


Robert Desnos



...Les arbres lui ont donné
Des feuilles mortes et tombées...



Claude Monet

 

lundi 3 août 2020

Robert Desnos. La Voix






La Voix


Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée
Parvient pourtant, distinctement, jusqu'à nous.
Bien qu'elle semble sortir d'un tombeau
Elle ne parle que d'été et de printemps. 
Elle emplit le corps de joie, 
Elle allume aux lèvres le sourire. 

Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages. 

Et vous ? Ne l'entendez-vous pas ? 
Elle dit "La peine sera de courte durée"
Elle dit "La belle saison est proche."

Ne l'entendez-vous pas ? 
 



Robert Desnos
La Voix
In Contrée




vendredi 8 mai 2020

DESNOS - Sol de Compiègne ! (Le dernier poème de Robert DESNOS)



Robert DESNOS
Tableau de ©Francine MAYRAN. 




Robert Desnos naît le 4 juillet 1900. 
Il aurait 120 ans aujourd'hui.

On connait sa fin tragique, évoquée plusieurs fois déjà.
Voici son dernier poème,
 composé et écrit au camp de Compiègne-Royallieu.       



Sol de Compiègne !    


CHŒUR (très pressé et comme se chevauchant)
Craie et silex et herbe et craie et silex
Et silex et poussière et craie et silex
Herbe, herbe et silex et craie, silex et craie
(ralenti)
Silex, silex et craie
Et craie et silex
Et craie...

UNE VOIX
Quelque part entre l’Hay-les-Roses
Et Bourg-la-Reine et Antony
Entre les roses de l’Hay
Entre Clamart et Antony

CHŒUR (très rythmé)
Craie et silex — craie et silex
Et craie
Et silex et craie et silex et craie
Et silex

UNE VOIX
Entre les roses de l’Hay
Et les arbres de Clamart
Avez-vous vu la sirène
La sirène d’Antony
Qui chantait à Bourg-la-Reine
Et qui chante encore à Fresnes.

CHŒUR
Sol de Compiègne !
Terre grasse et cependant stérile
Terre de silex et de craie
Dans ta chair
Nous marquons l’empreinte de nos semelles
Pour qu’un jour la pluie de printemps
S’y repose comme l’œil d’un oiseau
Et reflète le ciel, le ciel de Compiègne
Avec tes images et tes astres
Lourd de souvenirs et de rêves
Plus dur que le silex
Plus docile que la craie sous le couteau

UNE VOIX
À Paris près de Bourg-la-Reine
J’ai laisse seules mes amours
Ah ! que les bercent les sirènes
Je dors tranquille, oh ! mes amours
Et je cueille, à l’Hay, les roses
Que je vous porterai un jour
Alourdies de parfums et de rêves
Et, comme vos paupières, écloses
Au clair soleil d’une vie moins brève
Pleine d’éclairs comme un silex,
Lumineuse comme la craie

CHŒUR (alterné)
Et craie et silex et silex et craie
Sol de Compiègne !
Sol fait pour la marche
Et la longue station des arbres,
Sol de Compiègne !
Pareil à tous les sols du monde,
Sol de Compiègne !
Un jour nous secouerons notre poussière
Sur ta poussière
Et nous partirons en chantant.

UNE VOIX
Nous partirons en chantant
En chantant vers nos amours
La vie est brève et bref le temps.

AUTRE VOIX
Rien n’est plus beau que nos amours

AUTRE VOIX
Nous laisserons notre poussière
Dans la poussière de Compiègne

(scandé)
Et nous emporterons nos amours
Nos amours qu’il nous en souvienne

CHŒUR
Qu’il nous en souvienne.



Le mur de l'entrée du Mémorial de l'internement et de la déportation.
Camp de Royallieu, Ville de Compiègne.



 Extrait du poème de Desnos, Sol de Compiègne!

Photos Nuageneuf