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samedi 3 juillet 2021

Jacques STERNBERG



Jacques STERNBERG. Les chats





Les Chats


     On s'était si souvent demandé, et depuis longtemps, à quoi les chats pouvaient bien penser.
     Tapis au plus profond de leur solitude, enroulés autour de leur chaleur, comme rejetés dans une autre dimension, distants, méprisants, ils avaient l'air de penser, certes.
     Mais à quoi ?
    Les hommes ne l'apprirent qu'assez tard. Au XXIe siècle seulement.

     Au début de ce siècle, en effet, on constata avec quelque étonnement que plus aucun chat ne miaulait. Les chats s'étaient tus. On n'en fit pas un drame. En fin de compte, les chats n'avaient jamais été tellement bavards : sans doute ne trouvaient-ils vraiment plus rien à dire à présent.
      Puis, plus tard, on releva un autre fait.
     Plus singulier celui-là beaucoup plus singulier : les chats ne mouraient plus.
    Quelques-uns mouraient évidemment par accident, écrasés par un véhicule, le plus souvent; ou emportés en bas âge par quelque maladie purement pernicieuse. Mais les autres évitaient la mort, lui échappaient, comme si cette fatale échéance n'avait plus existé pour eux.
     Cette énigme, personne ne la perça jamais.
     Leur secret était simple, pourtant. Les chats depuis qu'ils vivaient sur terre, n'étaient jamais sortis de leur indolence native pour accomplir, comme les hommes, mille petits tours savants. Ils avaient toujours laissé les hommes s'occuper de leur sort, leur procurer la nourriture, le confort et la chaleur artificielle. Eux, libérés de tout, avaient toujours vécu dans une sorte d'hibernation idéale, bien dosée, parfaitement mise au point, ne songeant qu'à mieux se concentrer, douillettement lovés dans leur bien-être.
     Les chats avaient eu beaucoup de temps pour penser. Ils avaient beaucoup pensé. Mais alors que les hommes pensaient à tort et à travers, au superflu de préférence, les chats, eux, n'avaient pensé qu'à l'essentiel, sans cesse, sans se laisser distraire. Ils n'avaient médité, inlassablement, au cours des siècles, qu'un seul problème.
     Et à force d'y penser, ils l'avaient résolu.

Jacques STERNBERG 
In Contes glacés
1974
 
     


Illustration : Ikenaga Yamusari, 2004
「猫・西早稲田三丁目」 
2004
麻布・岩絵具・水干・膠・墨
Linen Canvas/Mineral pigments/
Gelatin glue/Soot ink
Ce tableau a été remarqué sur le blog L'oeil des chats. 


jeudi 25 avril 2019

Sternberg. Conte Froid. L'âge suivi de La Confiance





Initialement de nombreux Conte Froid de Jacques Sternberg furent uniquement publiés par le journal 
Le Monde, en dernière page.  

nb: désolés de cette mise en page pour le moins débridée.       













 


***



L'angoisse

Par JACQUES STERNBERG. Publié le 20 juillet 1981 à 00h00 - 

Il était allé voir un analyste parce que, très perturbé, il voulait connaître les raisons pour lesquelles, depuis cinq ans déjà, il donnait la moitié de son salaire à un psychanalyste.
***

La politesse

Par JACQUES STERNBERG Publié le 01 mars 1980 à 00h00 - 

Elle avait reçu une excellente éducation et le savoir-vivre lui était naturel.
Et quand elle se jeta dans le vide du haut du sixième étage, elle prit la peine de refermer la fenêtre derrière elle pour ne pas faire de courant d'air dans la pièce où son mari, lisait le journal.
                                            ***

L'emploi

Par JACQUES STERNBERG Publié le 28 avril 1980 à 00h00 - 

Il avait trouvé une fonction qui n'exigeait ni aptitudes particulières, ni persévérance : il était chômeur de réserve. Quand un chômeur trouvait du travail, il le remplaçait et touchait alors les allocations prévues par la loi.
Jacques Sternberg




vendredi 22 décembre 2017

Jacques STERNBERG. Les chats





Les Chats


     On s'était si souvent demandé, et depuis longtemps, à quoi les chats pouvaient bien penser.
     Tapis au plus profond de leur solitude, enroulés autour de leur chaleur, comme rejetés dans une autre dimension, distants, méprisants, ils avaient l'air de penser, certes.
     Mais à quoi ?
    Les hommes ne l'apprirent qu'assez tard. Au XXIe siècle seulement.

     Au début de ce siècle, en effet, on constata avec quelque étonnement que plus aucun chat ne miaulait. Les chats s'étaient tus. On n'en fit pas un drame. En fin de compte, les chats n'avaient jamais été tellement bavards : sans doute ne trouvaient-ils vraiment plus rien à dire à présent.
      Puis, plus tard, on releva un autre fait.
     Plus singulier celui-là beaucoup plus singulier : les chats ne mouraient plus.
    Quelques-uns mouraient évidemment par accident, écrasés par un véhicule, le plus souvent; ou emportés en bas âge par quelque maladie purement pernicieuse. Mais les autres évitaient la mort, lui échappaient, comme si cette fatale échéance n'avait plus existé pour eux.
     Cette énigme, personne ne la perça jamais.
     Leur secret était simple, pourtant. Les chats depuis qu'ils vivaient sur terre, n'étaient jamais sortis de leur indolence native pour accomplir, comme les hommes, mille petits tours savants. Ils avaient toujours laissé les hommes s'occuper de leur sort, leur procurer la nourriture, le confort et la chaleur artificielle. Eux, libérés de tout, avaient toujours vécu dans une sorte d'hibernation idéale, bien dosée, parfaitement mise au point, ne songeant qu'à mieux se concentrer, douillettement lovés dans leur bien-être.
     Les chats avaient eu beaucoup de temps pour penser. Ils avaient beaucoup pensé. Mais alors que les hommes pensaient à tort et à travers, au superflu de préférence, les chats, eux, n'avaient pensé qu'à l'essentiel, sans cesse, sans se laisser distraire. Ils n'avaient médité, inlassablement, au cours des siècles, qu'un seul problème.
     Et à force d'y penser, ils l'avaient résolu.

Jacques STERNBERG 
In Contes glacés
1974
 
Illustration : Ikenaga Yamusari, 2004
「猫・西早稲田三丁目」 
2004
麻布・岩絵具・水干・膠・墨
Linen Canvas/Mineral pigments/
Gelatin glue/Soot ink
Ce tableau a été remarqué sur le blog L'oeil des chats. 
On peut aussi voir une partie de l'oeuvre de Ikenaga Yamusari ici.

mardi 5 décembre 2017

Jacques STERNBERG. La courtoisie















La courtoisie


Elle avait reçu une excellente éducation et le savoir-vivre lui était naturel. Quand, lasse de tout, elle se jeta dans le vide du haut du septième étage, elle eut le tact de refermer la fenêtre derrière elle pour ne pas faire de courant d'air dans la pièce où son mari lisait le journal.

Jacques STERNBERG
in Histoires à dormir sans vous





Note : à propos de Jacques Sternberg, on lira un excellent article très documenté (photos, dédicaces) et vibrant que l'écrivain Jérôme Leroy nous rappelait amicalement au travers d'un commentaire posté il y a peu. Nous l'en remercions bien vivement. On cliquera ici .

   

vendredi 20 octobre 2017

Sternberg





de Jacques STERNBERG 

La poussière




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Bien que né à Anvers, Jacques Sternberg (1923-2006) ne raconte pas sa vie comme une histoire belge. Il l'évoque en quelques chiffres : 30 emplois différents, 39 livres publiés abordant tous les genres, plus de 1000 chroniques parues un peu partout, un film pour Alain Resnais, une pièce créée par la Comédie-Française, 300 000 km en Solex et 20 000 miles en dériveur.



 

Vélosolex ref.1010, 1957



Le même Vélosolex. La cycliste se nomme Brigitte Bardot.




La poussière 


Dieu était arrivé à bout de ses peines quand il pensa à celles qu'il réservait à l'homme récemment créé et il fut assez satisfait de les résumer en affirmant : « Né de la poussière, tu seras destiné à redevenir poussière. »
Et pour peaufiner le sadisme de sa trouvaille, il donna à l'homme la conscience de n'être que poussière et l'intelligence d'inventer un jour l'aspirateur.


Jacques Sternberg
in 188 contes à régler
1998