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mercredi 9 octobre 2019

Authex. Drôle de salades


Les huit scaroles


La marquise sortit à 17h, enfin, dans ces Zola, son dossier sous le bras, guère épais.
Elle a rendez-vous avec son banquier. Il est petit. Rabelais, quoi. Bien loin d’être ce Perrault regard si doux. Il a plutôt du Vian dans le crâne mais bon, mieux Voltaire.
Allez ! assez de salades : Les huit scaroles suffisent.
Quant à moi, je vous file les clés de la boîte Sagan et... comme disait Sand...riez !...

La boite Sagan


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Plus sérieusement,

« La marquise sortit à cinq heures… » est une référence à Paul Valéry (1871-1945) : il citait ce type de phrase comme topique du roman balzacien qu’il jugeait dépassé ; selon lui il fallait maintenant inventer autre chose. C’est du moins le propos que lui prête André Breton : « Paul Valéry, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : « La marquise sortit à cinq heures » » dans Le manifeste du surréalisme (1924).





La Marquise sortit à cinq heures " Même si l’on n’en sait plus toujours la raison, la phrase est inscrite à nos mémoires littéraires, et pas seulement parce que Claude Mauriac en a fait le titre de l’un de ses romans. En réalité, c’est André Breton qui en a attribué la paternité à Paul Valéry, lequel aurait décrété ne jamais vouloir écrire de roman au prétexte qu’il lui était impossible d’y faire entrer une phrase aussi banale. Une manière de discréditer le genre romanesque que Breton comme Valéry ne tenaient pas pour un art en soi. Balzac avait fait son temps ! Rien, de toute manière, ne pouvait rivaliser pour eux avec cette "poésie pure", excluant la narration, dont ils étaient de fervents adeptes.
Pour anodine qu’elle soit, la phrase incriminée en appelle pourtant à la curiosité. Où va la Marquise ? Pourquoi ? Vers qui ? Chacun peut lui imaginer toutes les destinations possibles, des plus sages aux plus farfelues, galantes, coquines, définitives. C’est ce qu’a fait Jean Charlent qui ne voit pas pourquoi on ne lui trouverait pas de suites aussi définitives qu’au célébrissime : "Longtemps, je me suis couché de bonne heure". Docteur en Droit, établi dans une carrière industrielle et auteur de livres plutôt scientifiques, celui-ci s’est toujours passionné pour la littérature. S’il en est aujourd’hui un fin connaisseur, il se révèle aussi amateur de défis. Partant du constat de mystère, inclus dans les six mots qu’aurait déconsidérés l’auteur de La Jeune Parque, il s’est offert - et amusé à la chose, on le ressent - de faire figurer ceux-ci dans près de cent textes réinterprétés ou résolument inventés de 75 écrivains du passé et du présent.
Exercices de style. Clins d’œil. Rencontres plus ou moins évidentes selon les cas. Alliage d’imagination et d’érudition. Citations détournées. Prose ou poésie. Le travail est subtil et brillant qui sollicite, sans aucune chronologie ou parti pris, Alphonse Allais, Marcel Aymé, Baudelaire, San Antonio, Cioran, Voltaire, Cocteau, Hugo, La Fontaine, Proust, Simenon, Weyergans et bien d’autres pour des variations drôles, pertinentes, impertinentes, ironiques, jubilatoires Souvent savoureuses. En musique, les variations sont un genre en soi. On connaît les "Variations Goldberg" développées par Bach lui-même à partir d’un motif initial. Mais elles peuvent prendre appui sur des thèmes populaires, voire des chansons enfantines, telle "Ah ! Vous dirais-je maman" qui inspira Mozart ou "Frère Jacques" que reprit Mahler dans sa Première symphonie. Elles sont moins évidentes en littérature et, en ce sens, l’idée de Jean Charlent est à la fois originale et attrayante.
Tous les textes de Variations Valéry. Les cadences de la Marquise seront sans doute perçus par les lecteurs en fonction de leurs plus ou moins grandes affinités avec l’auteur pastiché. Il serait vain de se livrer ici à des comparaisons arbitraires. Mais quelle que soit la part de rigueur ou de fantaisie des différentes imitations on prend un plaisir divertissant à folâtrer des unes aux autres et à y reconnaître avec les complicités que l’on y apporte l’univers, la griffe ou l’esprit de tel ou tel écrivain aimé. 

L.Authex – mai 2010

samedi 15 avril 2017

Breton. Union libre








Union Libre 


Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.
André Breton
in Clair de terre, 1931








Impression en Braille du poème “Union libre” d' André Breton, 

photographie de Augusto C. Ferrari





dimanche 28 février 2016

BRETON. Plutôt la Vie






Plutôt la Vie



Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs sont plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d'arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l'air et dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d'évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n'y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir
Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d'un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n'être qu'une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l'orage adorable qui a nom ta main
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d'attente
Lorsqu'on sait qu'on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain
A cette tête suffisamment belle
Comme l'antidote de cette perfection qu'elle appelle et qu'elle craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s'est déjà dit
Plutôt la vie

André Breton

Plutôt la vie 
in Clair de terre,1923





ANDRÉ BRETON
ÉCRIVAIN, POÈTE et THÉORICIEN SURRÉALISTE


André Breton, né le 19 février 1896 en Normandie, est un écrivain français, poète et théoricien du surréalisme. Il est surtout connu comme étant le principal fondateur du mouvement surréaliste. Parmi ses écrits se trouve le fameux Manifeste du surréalisme,1924 dans lequel il définit le surréalisme comme étant de l'automatisme psychique pur. Breton meurt en 1966, âgé de 70 ans, et est enterré au cimetière des Batignolles à Paris.