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mardi 12 décembre 2017

PROUST. A l'ombre des jeunes filles en fleurs, extraits






"Quand on aime, l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de départ et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous."

Marcel Proust
A l'ombre des jeunes filles en fleurs












trois clichés extraits du film tv de Nina Companeez, 2010



dimanche 15 janvier 2017

Proust. A la recherche... (La mer, extrait)






La mer

«  La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s'anéantir, comme la veilleuse des petits-enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n'est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s'émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C'est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu'on sent son coeur se fondre en les regardant.

Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu'elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu'elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s'élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses. »


Marcel Proust
in A la recherche..
XXVIII




Note 1 : Trouville a été une des villégiatures favorites de Marcel Proust. Elle l’a séduit pendant sa vie, et nourri, par ses vues, ses villas, et sa vie mondaine.
La Villa Persane,  
bâtie en 1859 par M. de Gastine, fût achetée en 1876 par Hélie de Talleyrand- Périgord, prince de Sagan. Cette villa ravissait Proust par son allure et par son nom. Ainsi écrit-il dans Essais et articles : « Aux admirables Frémonts […] montaient du Manoir des Roches ou de la Villa Persane la Marquise de Galliffet […] avec la princesse de Sagan, toutes deux dans leur élégance, aujourd’hui à peu près indescriptible, d’anciennes belles de l’Empire. » (On rappellera que Françoise Sagan emprunta son pseudonyme à la princesse de Sagan et le titre de son premier roman Bonjour tristesse à un poème de Baudelaire.)

Note 2 : Anna Gould était une jeune femme américaine richissime mais peu gâtée par la nature.  « Elle est surtout belle de dot » disait-on d’elle. A un premier mariage raté en 1895 succéda un second, civil cette fois et réussi, en 1908, avec Hélie de Talleyrand- Périgord, prince de Sagan. La princesse de Sagan sert de modèle pour le personnage de Madame de Luxembourg dans A la recherche du temps perdu.
Mme Aubernon de Nerville est un amie de Proust, qui fréquente son salon à Paris. Bien entendu, elle séjourne également à Trouville. Elle est l'inspiratrice du personnage de Madame Verdurin... Le monde est petit !


La mer sous la pleine lune - 15 janv.2017 à 05h45 -


mercredi 11 janvier 2017

PROUST. A la recherche du temps perdu, quelques citations





Quelques citations de Marcel Proust issues de A la recherche du temps perdu (1918), in 
A l’ombre des jeunes filles  :
« On se souvient d’une atmosphère parce que des jeunes filles y ont souri. »
« La beauté des êtres n’est pas comme celle des choses. Nous sentons qu’elle est celle d’une créature unique, consciente et volontaire. »
« L’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose. »
« Je ne la possédai jamais tout entière elle ressemblait à la vie. »
« La jeunesse est cet heureux temps où l’on devrait plutôt dire qu’on ne doute de rien plutôt que de dire qu’on n’y doute pas de soi. »
« Les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus ! »
« Le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses. »
(Articles et lettres : Nouvelle édition augmentée, Éd. Arvensa editions, 2014)
« La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque, quand elle cesse d’être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n’existent plus. »
« Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. »
« Je l’aimais et ne pouvais par conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de quelque chose de plus qui ôte, auprès de l’être qu’on aime, la sensation d’aimer. »
« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit. »
« Nos désirs vont s’interférant et, dans la confusion de l’existence, il est rare qu’un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l’avait réclamé. »
« Quant au bonheur, il n’a presque qu’une seule utilité, rendre le malheur possible. »
(Le Temps retrouvé)
« Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. »
« Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. »
(Le Temps retrouvé)
« Le témoignage des sens est, lui aussi, une opération de l’esprit où la conviction crée l’évidence. »
(Œuvres Complètes, éd. 1931)






vendredi 9 décembre 2016

PROUST. Un amour de Swann, l'incipit






___

À MONSIEUR GASTON CALMETTE

Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance.
Marcel Proust.



COMBRAY

I



Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.


Marcel Proust
Du côté de chez Swann 
(1913)





vendredi 19 février 2016

Proust. Sodome et Gomorrhe. Extrait




"Deux ou trois fois, pendant un instant, j’eus l’idée que le monde où était cette chambre et ces bibliothèques, et dans lequel Albertine était si peu de chose, était peut-être un monde intellectuel, qui était la seule réalité, et mon chagrin quelque chose comme celui que donne la lecture d’un roman et dont un fou seul pourrait faire un chagrin durable et permanent et se prolongeant dans sa vie ; qu’il suffirait peut-être d’un petit mouvement de ma volonté pour atteindre ce monde réel, y rentrer en dépassant ma douleur comme un cerceau de papier qu’on crève, et ne plus me soucier davantage de ce qu’avait fait Albertine que nous ne nous soucions des actions de l’héroïne imaginaire d’un roman après que nous en avons fini la lecture. Au reste, les maîtresses que j’ai le plus aimées n’ont coïncidé jamais avec mon amour pour elles. Cet amour était vrai, puisque je subordonnais toutes choses à les voir, à les garder pour moi seul, puisque je sanglotais si, un soir, je les avais attendues. Mais elles avaient plutôt la propriété d’éveiller cet amour, de le porter à son paroxysme, qu’elles n’en étaient l’image. Quand je les voyais, quand je les entendais, je ne trouvais rien en elles qui ressemblât à mon amour et pût l’expliquer. Pourtant ma seule joie était de les voir, ma seule anxiété de les attendre. On aurait dit qu’une vertu n’ayant aucun rapport avec elles leur avait été accessoirement adjointe par la nature, et que cette vertu, ce pouvoir simili-électrique avait pour effet sur moi d’exciter mon amour, c’est-à-dire de diriger toutes mes actions et de causer toutes mes souffrances."




Marcel Proust 
in Sodome et Gomorrhe 
Chapitre IV


Albertine (dont le nom de famille est SIMONET ) est le personnage dont le nom apparaît le plus souvent dans la Recherche. Son nom est cité pour la première fois dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » par Gilberte.