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jeudi 19 décembre 2019

KUNDERA. J'aimerais définir la beauté de Kafka, mais je n'y arriverai jamais


J'aimerais définir la beauté de Kafka, mais je n'y arriverai jamais


Par Milan Kundera.



Né le 3 juillet 1883 à Prague, FRANZ KAFKA est mort le 3 juin 1924 à Kierling.©DR



On a écrit un nombre infini de pages sur Franz Kafka qui, pourtant, est resté (peut-être justement grâce à ce nombre infini de pages) le moins compris de tous les grands écrivains du siècle passé. «Le Procès», son roman le plus connu, il s’est mis à l’écrire en 1914. C’est-à-dire exactement dix ans avant la publication du premier «Manifeste» des surréalistes, qui n’avaient pas alors la moindre idée de la fantaisie «sur-réelle» d’un Kafka, auteur inconnu dont les romans ne seront publiés que longtemps après sa mort. Il est donc compréhensible que ces romans qui ne ressemblaient à rien aient pu paraître comme hors du calendrier de l’histoire littéraire, cachés dans un lieu qui n’appartenait qu’à leur auteur.

Pourtant, malgré cet isolement, leurs innovations esthétiques précoces représentaient un événement qui ne pouvait pas ne pas influencer (même à retardement) l’histoire du roman. «C’est Kafka qui m’a fait comprendre qu’un roman, on pouvait l’écrire autrement», m’a dit une fois Gabriel Garcia Marquez. 

Kafka examine les protagonistes de ses romans d’une façon toute particulière, comme on peut le constater clairement dans «le Procès» : il ne dit pas un mot de l’aspect physique de K. ; pas un mot de sa vie avant les événements du roman ; même de son nom, il ne nous laisse connaître qu’une seule lettre. En revanche, dès le premier paragraphe et jusqu’à la fin du livre, il se concentre sur sa situation : sur la situation de son existence.

Dans le cas du «Procès», il s’agit de la situation decelui qui est accusé. Cette accusation se présente d’abord d’une façon plutôt drôle: deux messieurs tout à fait ordinaires arrivent le matin chez K., qui est encore au lit, pour lui faire savoir, pendant une conversation plutôt agréable, qu’il est accusé et qu’il doit s’attendre à ce que l’examen de son cas s’étende sur une très longue période. La conversation est aussi absurde que drôle. D’ailleurs, quand Kafka a lu ce chapitre pour la première fois à ses amis, ils ont tous ri.

Le crime et le châtiment ? Ah non, ces deux notions dostoïevskiennes n’ont absolument rien à faire ici. Pourtant, des régiments de kafkologues les ont considérées comme le thème principal du «Procès». Max Brod, l’ami fidèle de Kafka, n’a pas le moindre doute sur la présence, chez K., d’une lourde faute cachée: d’après lui, K. est coupable de «Lieblosigkeit» (incapacité d’aimer ) ; de même, Edouard Goldstücker, un autre kafkologue célèbre, tient K. pour coupable «parce qu’il a permis que sa vie se fût mécanisée, automatisée, aliénée» et qu’il a transgressé ainsi «la loi à laquelle toute l’humanité est soumise et qui nous dit: Sois humain».
 Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dans une adaptation du "Procès", en 1950. ©Sipa

Mais encore plus fréquente (et je dirais encore plus bête) est l’interprétation juste contraire qui, pour ainsi dire, orwellise Kafka : selon elle, K. est persécuté par les criminels d’un pouvoir «totalitaire» avant la lettre, comme c’est le cas, par exemple, dans la célèbre adaptation cinématographique du roman réalisée par Orson Welles en 1962.

Or K. n’est ni innocent, ni coupable. C’est un homme culpabilisé, ce qui est une chose toute différente. Je feuillette le dictionnaire: le verbe culpabiliser a été utilisé pour la première fois en 1946 et le substantif culpabilisation encore plus tard, en 1968. La naissance tardive de ces mots prouve qu’ils n’étaient pas banals: ils nous faisaient comprendre que chaque homme (si je peux moi-même jouer avec des néologismes) estculpabilisable ; que la culpabilisabilité fait partie de la condition humaine. Soit à cause de notre bonté qui craint d’avoir blessé les faibles, soit à cause de notre couardise qui a peur de froisser ceux qui sont plus forts que nous, la culpabilisabilité est toujours avec nous.

Kafka n’a jamais formulé de réflexions abstraites sur les problèmes de la vie humaine ; il n’aimait pas inventer des théories ; jouer le rôle d’un philosophe ; il ne ressemblait ni à Sartre ni à Camus ; immédiatement, ses observations de la vie se transformaient en fantaisie ; en poésie - la poésie de la prose.

Un jour, K. est invité (anonymement, par téléphone) à se présenter, le dimanche suivant, dans une maison de banlieue pour y participer à une petite enquête le concernant. Pour ne pas compliquer le procès qu’il ne veut pas prolonger inutilement, il décide d’obtempérer. Donc, il y va. Même s’il n’a pas été convoqué à une heure précise, il se dépêche. D’abord il veut prendre un tramway. Puis il refuse cette idée pour ne pas s’abaisser devant ses juges par une ponctualité trop docile.

Mais en même temps, il ne souhaite pas prolonger le déroulement du procès, et donc il court ; oui, il court (dans l’original allemand le mot «courir», «laufen», se répète trois fois dans le même paragraphe) ; il court parce qu’il veut garder sa dignité et, cependant, arriver à temps à un rendez-vous dont l’heure reste indéterminée.

Ce mélange du grave et du léger, du comique et du triste, du sens et du non-sens, accompagne tout le roman jusqu’à l’exécution de K. et fait naître une étrange beauté qui n’a pas son pareil ; j’aimerais bien la définir, cette beauté, mais je sais que je n’y arriverai jamais.

Milan Kundera
in Le Nouvel Obs

Publié le 03-06-2014 à 14h46Mis à jour le 14-07-2014 à 10h26


De gauche à droite: Nicole Garcia, Véra et Milan Kundera 
Café de Flore, Paris, 2010



 
©Getty images . 
Photo de Bertrand Rindoff Petroff.

mercredi 10 avril 2019

Kundera. Extrait choisi

Photo du film- J.Binoche







Quand j’étais gosse et que je feuilletais l’Ancien Testament raconté aux enfants et illustré de gravures de Gustave Doré, j’y voyais le Bon Dieu sur un nuage. C’était un vieux monsieur, il avait des yeux, un nez, une longue barbe et je me disais qu’ayant une bouche il devait aussi manger. Et s’il mangeait, il fallait aussi qu’il eût des intestins. Mais cette idée m’effrayait aussitôt, car j’avais beau être d’une famille plutôt athée, je sentais que l’idée des intestins de Dieu était blasphématoire.
Sans la moindre préparation théologique, spontanément, l’enfant que j’étais alors comprenait donc déjà qu’il y a incompatibilité entre la merde et Dieu et, par conséquent, la fragilité de la thèse fondamentale de l’anthropologie chrétienne selon laquelle l’homme a été créé à l’image de Dieu et alors Dieu a des intestins, ou bien Dieu n’a pas d’intestins et l’homme ne lui ressemble pas.
Les anciens gnostiques le sentaient aussi clairement que moi dans cinquième année. Pour trancher ce problème maudit, Valentin, Grand Maître de la Gnose du IIe siècle , affirmait que Jésus « mangeait, buvait, mais ne déféquait point .
La merde est un problème théologique plus ardu que le mal. Dieu a donné la liberté à l’homme et on peut donc admettre qu’il n’est pas responsable des crimes de l’humanité. Mais la responsabilité de la merde incombe entièrement à celui qui a créé l’homme, et à lui seul. »



Milan KUNDERA 
In L'insoutenable légèreté de l'être

samedi 11 août 2018

Labro. Mon voisin Milan Kundera






Mon voisin possède l’un des plus beaux visages d’homme que je connaisse. Un nez de boxeur, un menton de rebelle, des yeux bleus, des rides qui racontent, mieux que tout discours, les épreuves de l’exil, la réflexion constante et lucide. Mon voisin vient d’écrire un livre de 142 pages qui va, comme souvent, intriguer, fasciner, ou peut-être irriter, tous ceux qui se rueront, en ce début avril, pour l’acquérir. A chaque fois, l’écrivain le plus discret, le plus incognito de toute la littérature mondiale, véritable légende vivante, est l’objet d’une immense curiosité suivie d’analyses et exégèses. Qu’a-t-il voulu dire avec ces personnages clownesques et pathétiques ? Comment et pourquoi décide-t-il d’introduire, au milieu de scènes dignes d’un Fellini en folie, d’un Kafka débridé, Staline et l’histoire de ses vingt-quatre perdrix ? Et faut-il s’en tenir à cette belle phrase : « C’est seulement depuis les hauteurs de l’infinie bonne humeur que tu peux observer au-dessous de toi l’éternelle bêtise des hommes et en rire » ? Lorsque je lui dis que le rire, la plaisanterie, la dérision ont déjà parcouru toute son œuvre mais que, cette fois, il va beaucoup plus loin, il me répond par un sourire muet et indulgent. Nous ne sommes pas en « interview » – il n’en donnera aucune.

“J'aime bavarder avec ce couple passé à travers tant de difficultés, tant de réussites, aussi”

Vera, son épouse, une femme étonnante, dont les yeux envoient comme un perpétuel brasillement, qui est habitée par le dynamisme et l’énergie d’une combattante et qui sait organiser, protéger, conseiller, accompagner ce géant aux mots ciselés et choisis, aux phrases si limpides, prépare leur départ au bord de la mer – le temps que le livre sorte. Lorsqu’il publie, en effet, mes voisins quittent la ville. Je suis arrivé de l’autre côté de la rue, le jeu d’épreuves du livre à la main, ayant souligné quelques passages, métaphores, dialogues surprenants de poésie, d’humour, d’absurde. Nous avons bavardé autour d’un verre de prune (41 °). L’appartement est immaculé. Vera en est la grande ordonnatrice. Il y a des livres et des disques vinyles partout, témoins de leur amour pour la musique. Le père de mon voisin s’appelait Ludvik, et fut un grand pianiste, élève de Janacek. Aux murs, quelques tableaux, dont on saisit qu’ils ont été acquis par des êtres qui privilégient la couleur, la force, l’exception, un goût particulier, sans patrie, sans nostalgie. J’aime bavarder avec ce couple qui est passé à travers tant de difficultés, tant de réussites, aussi. L’exil en France a signifié un travail patient et courageux de maîtrise totale de la langue – au point que cet écrivain, né le 1er avril 1929 en Tchécoslovaquie, est parvenu à reprendre toutes les traductions de ses livres précédents. Il a ensuite, à partir de 1993, écrit en français dans le texte, sans appoint. Il en est résulté une langue éclatante de lumière, et cependant énigmatique, subtil mariage de fiction, réflexions, observations, descriptions, avec pour règle suprême : l’essence d’un roman repose sur un art, celui de l’ironie. Et l’ironie se fiche bien d’envoyer des messages.
Mon voisin s’appelle Milan Kundera. C’est un des rares écrivains vivants dont l’œuvre a été publiée dans la Pléiade. Les académiciens Nobel auraient dû, depuis longtemps, lui décerner leur prix. Mais sans doute ne savent-ils plus bien lire.

pcc: Philippe Labro
Publié le 07/04/2014 in Paris Match

« La fête de l’insignifiance », de Milan Kundera, éd. Gallimard.

samedi 26 mai 2018

Philip Roth, Milan Kundera, Alain Finkielkraut




[Découvertes -7- un article du Monde des livres ]



*




Milan Kundera, Veronica Geng et Philip  Roth, Connecticut, automne 1980
Photo de ©Vera Kundera




Alain Finkielkraut  :


« Grâce au roman, Philip Roth s’élevait au-dessus de ses propres engagements »



Dans son dernier entretien au « Monde des livres », Philip Roth rappelait qu’il devait le mot « uchronie », utilisé pour son roman Le Complot contre l’Amérique, à Alain Finkielkraut. L’écrivain américain et le philosophe français se connaissaient bien. Nous avons demandé à ce dernier comment il envisageait l’héritage de Philip Roth, mort mardi 22 mai 2018 à New York.



Vous avez appris la mort de Philip Roth. Quel rapport entretenez-vous à son œuvre ?

Il me serait plus facile de dire quelques mots sur l’œuvre de Philip Roth au lendemain de sa mort si je ne connaissais pas l’homme. Or je l’ai rencontré chez Milan Kundera, au tout début des années 1980, et depuis lors nous nous sommes vus assez fréquemment, à Londres, à New York ou dans le Connecticut. Son amitié, comme celle de Kundera, a été l’une des chances de ma vie. Alors aujourd’hui, je le pleure. En tant qu’écrivain, il ne nous manquera pas, car son œuvre est là, imposante, majestueuse, achevée. Mais la personne a disparu à tout jamais. Ce constat est banal. Cela ne l’empêche pas d’être pour moi très douloureux. Parce que j’ai eu l’extraordinaire privilège de le connaître, Philip Roth me manquera. Voilà ce que je voulais dire d’abord.

Vivre selon la littérature, disait Roland Barthes, c’est « vivre selon la nuance », refuser de voir les choses en noir et blanc… Pensez-vous que Roth s’inscrit dans cette tradition ?

Le mot qui me vient à l’esprit pour caractériser son œuvre, ce n’est pas celui de « nuance », même s’il faisait preuve de beaucoup de finesse dans son exploration du cœur humain. C’est plutôt celui d’« exubérance ». Il y a, dans ses romans, une énergie prodigieuse. Ils sont émaillés de dialogues et même de querelles inoubliables. Ainsi de La Contrevie, où il fait vivre toutes les dissensions d’Israël. C’est en cela qu’il est un grand romancier. Il ne défend pas une thèse, il met en scène des postures divergentes sans prendre parti. C’est par l’exubérance qu’il rejoint la nuance.

Dans votre livre Un cœur intelligent, vous consacrez un beau texte à La Tache, de Philip Roth, et vous dites qu’une des leçons décisives de ce livre est la suivante : « Tout ce qui arrive nous parvient sous la forme de récit. »

Nous passons en effet notre vie à nous raconter des histoires. Et le roman est là pour nous libérer de notre activité fantasmatique. La Britannique Iris Murdoch dit que le grand art ne relève pas du fantasme, justement, il casse son emprise et nous amène à une vision vraie. Je crois que la littérature est ce passage. Pour parler comme Kundera, elle permet de déchirer « le rideau magique tissé de légendes » suspendu devant le monde. C’est exactement ce que fait Philip Roth. Il déchire le rideau.

Vous avez qualifié son tempérament de « batailleur ». Qu’est-ce à dire ?

Il n’était pas un essayiste. Il a été par exemple meurtri par les polémiques qu’ont suscitées, dans la communauté juive, Goodbye, Columbus et le livre que je persiste à appeler Portnoy et son complexe. Au lieu de régler ses comptes, il a mis en scène cette petite guerre dans la première grande série des Zuckerman. Chacun y a la parole. Il « bataillait », mais grâce au roman, il s’élevait au-dessus de ses propres engagements.

A propos de Zuckerman, vous avez écrit que ce personnage d’alter ego prouve qu’il y a, dans l’œuvre de Roth, au moins autant d’« alter » que d’« ego »…

Au début, Zuckerman était le héros des romans où il apparaissait. Roth racontait son histoire et on lui a beaucoup reproché de faire à travers lui une autobiographie déguisée. Certains critiques affirmaient qu’il n’était capable de parler que de lui-même en changeant de nom. Et puis, à partir de La Contrevie, la série des Zuckerman a pris une autre orientation. Il est devenu non plus un héros, mais une oreille. Il a raconté des histoires qui arrivaient à d’autres. Ainsi, d’abord, dans Pastorale américaine, l’un des plus beaux romans de Philip Roth, le personnage central est un juif calme, aux antipodes de Roth lui-même. Et puis il y a La Tache, ce livre inouï dont le héros est Coleman Silk, un Noir qui se fait passer pour juif afin de n’être pas défini par sa couleur et de pouvoir exister comme individu, et qui est rattrapé par l’antiracisme débile sévissant sur les campus américains…

Un mot pour conclure ?

Je voudrais quand même rappeler que Philip Roth a été le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature. Il a payé ainsi l’accusation de misogynie qui a été portée contre lui après la parution de Ma vie d’homme. C’est un scandale absolu qui discrédite de façon définitive, à mes yeux, le jury de Stockholm.


In ©LE MONDE DES LIVRES 
|  • Mis à jour le  | 
Propos recueillis par 



addendum du 26/05 à 10h40

On lira (en anglais) un brillant article paru dans The New Yorker daté du 7 octobre 2013 



lundi 21 mai 2018

Kundera. La plaisanterie, extrait













La Plaisanterie, 1967

(extrait saisissant et lumineux)


« Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés. »


Lire La plaisanterie en ligne



vendredi 5 janvier 2018

Kundera. L'insoutenable légèreté de l'être. Incipit


"Son drame n'était pas le drame de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s'était abattu sur elle, ce n'était pas un fardeau, mais l'insoutenable légèreté de l'être."










"L’éternel retour est une idée mystérieuse, et Nietzsche, avec cette idée, a mis
bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout va se répéter comme
on l’a déjà vécu et que cette répétition va encore indéfiniment se répéter ! Que veut
dire ce mythe insensé ?

Le mythe de l’éternel retour nous dit, par la négation, que la vie qui va
disparaître une fois pour toutes et ne reviendra pas est semblable à une ombre,
qu’elle est sans poids, qu’elle est morte dès aujourd’hui, et qu’aussi atroce, aussi
belle, aussi splendide fût-elle, cette beauté, cette horreur, cette splendeur n’ont aucun
sens. Il ne faut pas en tenir compte, pas plus que d’une guerre entre deux royaumes
africains du XIVe siècle, qui n’a rien changé à la face du monde, bien que trois cent
mille Noirs y aient trouvé la mort dans d’indescriptibles supplices.

Mais est-ce que ça va changer quelque chose à cette guerre entre deux
royaumes africains du XIVe siècle de se répéter un nombre incalculable de fois dans
l’éternel retour ? Oui, certainement : elle va devenir un bloc qui se dresse et perdure, et sa
sottise sera sans rémission.

Si la Révolution française devait éternellement se répéter, l’historiographie
française serait moins fière de Robespierre. Mais comme elle parle d’une chose qui
ne reviendra pas, les années sanglantes ne sont plus que des mots, des théories, des
discussions, elles sont plus légères qu’un duvet, elles ne font pas peur. Il y a une
énorme différence entre un Robespierre qui n’est apparu qu’une seule fois dans
l’histoire et un Robespierre qui reviendrait éternellement couper la tête aux Français.
Disons donc que l’idée de l’éternel retour désigne une perspective où les
choses ne nous semblent pas telles que nous les connaissons : elles nous
apparaissent sans la circonstance atténuante de leur fugacité. Cette circonstance
atténuante nous empêche en effet de prononcer un verdict quelconque. Peut-on
condamner ce qui est éphémère ? Les nuages orangés du couchant éclairent toute
chose du charme de la nostalgie ; même la guillotine.

Il n’y a pas longtemps, je me suis pris moi-même sur le fait : ça me semblait
incroyable mais, en feuilletant un livre sur Hitler, j’étais ému devant certaines de ses
photos ; elles me rappelaient le temps de mon enfance ; je l’ai vécu pendant la
guerre ; plusieurs membres de ma famille ont trouvé la mort dans des camps de
concentration nazis ; mais qu’était leur mort auprès de cette photographie d’Hitler qui
me rappelait un temps révolu de ma vie, un temps qui ne reviendrait pas ?
Cette réconciliation avec Hitler trahit la profonde perversion morale inhérente à
un monde fondé essentiellement sur l’inexistence du retour, car dans ce monde-là tout
est d’avance pardonné et tout y est donc cyniquement permis. "




Milan KUNDERA
In L'insoutenable légèreté de l'être
1984




samedi 23 septembre 2017

Kundera




La surprise




Milan Kundera



Lauréat du nouveau prix littéraire Château La Tour Carnet créé par Bernard Magrez et Franz-Olivier Giesbert, le grand écrivain est venu à la remise de la récompense, jeudi soir.
On le savait: la littérature et le bon vin font bon ménage. Bernard Magrez, le célèbre viticulteur bordelais, propriétaire de nombreux domaines dont quatre grands crus, et Franz-Olivier Giesbert, écrivain et membre du jury Renaudot, l'ont bien compris. Et ont décidé d'unir leurs forces en créant une récompense qui va vite se distinguer au sein de la république des lettres: le Prix littéraire Château La Tour Carnet.
Son objectif? Couronner un écrivain, un philosophe ou un intellectuel pour l'ensemble de son œuvre - une grande œuvre forcément. Peu importe qu'il ou elle ait publié ou non un livre récemment. Le prix est doté de 20000 €, ce qui le situe dans la fourchette haute des meilleures récompenses. Mieux encore: le chèque est accompagné d'un jéroboam du Château La Tour Carnet 2000, soit le tout meilleur millésime du château.
Pourquoi Château La Tour Carnet? Parce que parmi tous les domaines que possède Magrez, sans doute ce Château est-il le plus littéraire. Édifié en 1120, le domaine du Médoc a appartenu à la famille de Montaigne. On pense que son ami La Boétie y aurait écrit une partie de son chef-d'œuvre Discours de la servitude volontaire.
Leur jury rassemble Xavier Darcos, Jean-Paul Enthoven, PPDA, Teresa Cremisi, Dominique Bona, Alexis Brézet, Yann Moix, Marie-Dominique Lelièvre, Anne Fulda, Yves Harte, grand reporter à Sud-Ouest. Une jurée fait admirablement le lien entre le vin et les lettres: Isabelle Bunisset est une romancière qui connaît bien la gastronomie (auteur d'une superbe fiction autour de la figure de Céline, elle a également écrit un livre Michel Gouro, le gourou du vin et sur le cannelé, Ce mystère nommé désir). Il n'y a pas de règles quant aux critères de choix du lauréat - chacun est venu avec sa liste de deux ou trois noms. Il n'y a qu'une contrainte, mais elle vise les jurés: aimer le vin!
«Un grand auteur est celui que l'on relit et que l'on redécouvre à chaque lecture»
Franz-Olivier Giesbert
Pour leur première édition, Bernard Magrez et Franz-Olivier Giesbert ont tapé fort: à l'unanimité avec les jurés, ils ont décerné le prix littéraire Château La Tour Carnet à Milan Kundera. Une surprise de taille nous attendait au moment de la remise qui s'est déroulée à l'hôtel George V, jeudi soir: fait exceptionnel, le lauréat, celui dont on parle pour un Prix Nobel, l'un des rares écrivains entrés dans la collection de La Pléiade de son vivant, est venu. On sait sa crainte de la foule et de la médiatisation. Il ne donne plus d'interviews depuis des années ni ne se montre en public. Aussi, était-il entouré de sa femme Vera. Jean-Paul Enthoven, Teresa Cremisi et PPDA étaient au petit soin avec lui. Bernard Magrez a salué le grand écrivain avec beaucoup de respect.
Montaigne s'invite à la cérémonie
FOG, le grand maître de l'opération, a dit tout le bien qu'il pensait du lauréat - «Un grand auteur est celui que l'on relit et que l'on redécouvre à chaque lecture. Ses romans La Plaisanterie, L'Insoutenable légèreté de l'être, entre autres, n'ont pas pris une ride. Quant à Kundera, fidèle à sa réputation, il restait taiseux, presque timide, même s'il a écouté ses voisins. Sa femme Vera n'a pas, non plus pris la parole. On se souvient que Philippe Labro dans l'un de ses célèbres portraits a écrit que Milan et Vera Kundera formaient le couple le plus silencieux de Paris. Pas faux.
Dans son discours d'introduction, Franz-Olivier Giesbert a également salué Bernard Magrez: «Ce n'est pas seulement le roi des grands vins, c'est aussi une belle personne, un homme généreux.» On sait que Magrez est le mécène de la cité du Vin, mais il soutient également le monde de la musique, de la recherche médicale, notamment dans la lutte contre le cancer, et qu'il s'occupe d'un orphelinat de quatre-vingt-dix enfants en Thaïlande.
On pensait que la cérémonie allait s'arrêter là, quand Bernard Magrez a pris la parole. Il offrait au lauréat son édition originale des Essais de Montaigne éditée en 1619 (il l'avait acquise voilà une trentaine d'années). Milan Kundera est resté bouche bée; cette fois il ne pouvait cacher son émotion.

©Le Figaro du 22/9/17

lundi 29 février 2016

Kundera. Une rencontre. Extrait








Un échange furtif et décisif est rapporté dans son livre «Une rencontre», que Milan Kundera donne en 2009. Extrait.
Un jour, Milan Kundera demande à un ami :

« Est-ce que tu connais "Un survivant de Varsovie” ? - Un 

survivant ? Lequel ? Il ne savait pas de quoi je parlais. 

Pourtant, "Un survivant de Varsovie", oratorio de 

Schoenberg, est le plus grand monument que la musique ait 

dédié à l'Holocauste. Toute l'essence existentielle du drame 

des juifs du XXe siècle y est gardée vivante. Dans toute son 

affreuse grandeur. Dans toute sa beauté affreuse. On se bat 

pour qu'on n'oublie pas des assassins. Et Schoenberg, on l'a 

oublié.»




... " Toute l'essence existentielle du drame 

des juifs du XXe siècle y est gardée vivante "... K.