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lundi 8 juin 2020

Epanalepse [ou Antépiphore] ?
















L'ÉPANALEPSE

"L'épanalepse", du grec "épanalambanein", qui signifie reprendre, recommencer, d'où "épanalèpsis" (reprise, répétition), est une figure de répétition diversement décrite selon les auteurs.

Dans le vocabulaire de la stylistique, il s'agit d'un phénomène comparable à "l'antépiphore". L'antépiphore consistant dans la répétition, en tête et à la fin d'un ensemble verbal ou poétique (par exemple une strophe).

BAUDELAIRE a maintes fois eu recours à cette figure dans ses quintils, tel que dans son poème "Le Balcon" :


Mère des souvenirs, maîtresse des maitresses,


Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !


Tu te rappelleras la beauté des caresses,


La douceur du foyer et le charme des soirs,


Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !


Dans "l'épanalepse" ce peut être la répétition, à intervalles plus ou moins réguliers, de la même phrase ou du même vers, soit la reprise en fin de vers ou de phrase du mot ou de l'expression qui le (ou la) commence, comme dans ce vers d'ARAGON :

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans.

On la retrouve aussi dans ce quatrain de CORNEILLE, à chaque début de vers :

Rome, l'unique objet de mon ressentiment !


Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !


Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore !


Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore !

Il y a tout un art de l'épanalepse et Louis ARAGON l'a possédé à la perfection lorsqu'il évoquait l'obsession des images, le retour des souvenirs, en une forme qui se rapproche alors, parfois, de la chanson :



Les larmes se ressemblent


Dans le ciel gris des anges de faïence


Dans le ciel gris des sanglots étouffés...


J'ai bu l'alcool transparent des cerises


J'ai bu les serments échangés tout bas...


Il me souvient des chansons qui m'émurent


Il me souvient des signes à la craie...





**





Epanalepse ou antépyphore ?








samedi 16 mai 2020

Aragon. Elsa-Valse [extrait]




Elsa-Valse

Quelle valse inconnue entraînante et magique
M'emporte malgré moi comme une folle idée
Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
Elsa quelle est cette musique
Ce n'est plus moi qui parle et mes pas sont guidés
Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
Cette valse est le vin que j'ai bu dans tes bras
Tes cheveux en sont l'or et mes vers s'en émurent
Valsons-la comme on saute un mur
Ton nom s'y murmure Elsa valse et valsera 




Louis Aragon
extrait du poème "Elsa-Valse" 
In Les Yeux d'Elsa





mercredi 2 octobre 2019

Aragon. Je vous salue ma France






Je vous salue ma France 





Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !
Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…
Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !
Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !
Ma France de toujours, que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,
De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,
Pour la première fois a fait l’apprentissage
De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

Patrie également à la colombe ou l’aigle,
De l’audace et du chant doublement habitée !
Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité…

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,
Liberté dont frémit le silence des harpes,
Ma France d’au-delà le déluge, salut !

Louis Aragon
in Le Musée Grévin, 1943


Le poème lu par Georges Descrières

samedi 8 juin 2019

ARAGON. Il n'aurait fallu








Il n'aurait fallu


Il n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne



Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l'immensité
Des choses humaines



Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d'air



Rien qu'un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule



Un front qui s'appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m'a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers



Un tendre jardin
Dans l'herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l'ombre douce



LOUIS ARAGON
In Le Roman Inachevé1956





Claude MONET
Le déjeuner

vers 1874


Le déjeuner : panneau décoratif
Après 1870, Monet renonce aux grands formats de ses débuts. Quelques oeuvres cependant font exception : ce sont Le déjeuner exposé à la seconde exposition impressionniste de 1876 comme "panneau décoratif" et les toiles destinées à la décoration du château de Rottenbourg à Montgeron pour Ernest Hoschedé, peintes en 1876-1877. On peut se d'ailleurs demander si ce n'est pas ce Déjeuner, vu dans l'atelier de Monet ou à l'exposition de 1876, qui incite Hoschedé à commander les panneaux destinés à sa propriété.
Le charme du sujet vient surtout de l'impression d'instantanéité, de l'évocation simple d'une vie familiale dont il ne reste que quelques traces. La table n'est pas desservie comme à la fin d'un repas. Un chapeau accroché à une branche d'arbre, un sac et une ombrelle posés sur le banc paraissent avoir été oubliés là. Sous l'ombre fraîche du feuillage, le petit Jean Monet joue calmement avec quelques planchettes de bois.


lundi 11 décembre 2017

ARAGON. Que la vie en vaut la peine

[initialement publié le 5 décembre 2016. Un an plus tard meurt Jean d'O.]


Ajout du 17 janvier 2016
Ce poème d'Aragon a été visité par 2030 lecteurs le 10 janvier 2016. Il est consulté depuis par un millier de visiteurs du monde entier.
Ajout du 9 décembre 2017

Ce poème d'Aragon a été consulté par plus de 10000 lecteurs le 6 décembre 2017. Les jours qui suivent cette date continuent de drainer des milliers de visites quotidiennes. Nul doute qu'Aragon ne s'attendait pas à telle fête! La mort de Jean d'Ormesson y est pour beaucoup...



***


Louis Aragon, dans une manifestation du P.C.F le 3 octobre 1971 à Paris. ©Photo Bloncourt.





Que la vie en vaut la peine

C'est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d'incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Rien n'est si précieux peut-être qu'on le croit
D'autres viennent. Ils ont le cœur que j'ai moi-même
Ils savent toucher l'herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s'éteignent des voix.

D'autres qui referont comme moi le voyage
D'autres qui souriront d'un enfant rencontré
Qui se retourneront pour leur nom murmuré
D'autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

II y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première
II y aura toujours l'eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n'est le passant.

C'est une chose au fond, que je ne puis comprendre
Cette peur de mourir que les gens ont en eux
Comme si ce n'était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre.

Oui je sais cela peut sembler court un moment
Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine
Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine
Et la mer à nos soifs n'est qu'un commencement.

Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches
Le sac lourd à l'échine et le cœur dévasté
Cet impossible choix d'être et d'avoir été
Et la douleur qui laisse une ride à la bouche.

Malgré la guerre et l'injustice et l'insomnie
Où l'on porte rongeant votre cœur ce renard
L'amertume et Dieu sait si je l'ai pour ma part
Porté comme un enfant volé toute ma vie.

Malgré la méchanceté des gens et les rires
Quand on trébuche et les monstrueuses raisons
Qu'on vous oppose pour vous faire une prison
De ce qu'on aime et de ce qu'on croit un martyre.

Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine
Malgré les ennemis les compagnons de chaînes
Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu'ils font.

Malgré l'âge et lorsque, soudain le cœur vous flanche
L'entourage prêt à tout croire à donner tort
Indifférent à cette chose qui vous mord
Simple histoire de prendre sur vous sa revanche.

La cruauté générale et les saloperies
Qu'on vous jette on ne sait trop qui faisant école
Malgré ce qu'on a pensé souffert les idées folles
Sans pouvoir soulager d'une injure ou d'un cri.

Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures
Les séparations les deuils les camouflets
Et tout ce qu'on voulait pourtant ce qu'on voulait
De toute sa croyance imbécile à l'azur.

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu'à qui voudra m'entendre à qui je parle ici
N'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.




Louis ARAGON 

In Les yeux et la mémoire 
– Chant II – 1954 -








Notes :

On rappellera qu’il s’agit ici de la version intégrale du poème d’Aragon. 

Ce poème est très souvent tronqué. Son titre est bien Que la vie en vaut la peine et non, comme souvent cité : C'est une chose étrange…
Ce poème est le 2ème chant du recueil Les Yeux et la mémoire, qui en compte quatorze.

Les Yeux et la mémoire, rédigé au plus fort de la Guerre froide, réunit des textes politiques et idéologiques faisant référence, d'un point de vue partisan, à des événements d'actualité, à des strophes dans lesquelles le Je lyrique s'adonne à des confessions personnelles et à des descriptions poétiques. 

Le poème constitue donc, en premier lieu, un document témoignant de la vision du monde et de l'auto vision de son auteur à ce moment historique qui suit la crise déclenchée, chez Aragon, par l'affaire de la publication du portrait de Staline, par Picasso, dans Les Lettres françaises (mars 1953). À côté de passages d'une poésie saisissante, ce poème en est l’exemple, l'ouvrage contient des séquences qui comptent parmi les textes les plus ouvertement communistes écrits par Aragon sous forme de poème, empreints d'un enthousiasme crédule susceptible de provoquer le hochement de tête du lecteur d'aujourd'hui.

C'est le premier vers de ce poème qu'utilise Jean d'Ormesson pour titrer son livre, paru en septembre dernier : C'est une chose étrange à la fin que le monde. 


samedi 29 octobre 2016

ARAGON. Le dernier des madrigaux





Le dernier des madrigaux



Permettez
Madame
C'est grand liberté
Que je le proclame
Vous atteignez à la beauté
Ce n'est pas peu dire
Ce n'est pas pour rire
C'est même exactement
Pour pleurer



Votre manière agaçante
De manier l'éventail
Vos airs de reine ou de servante
Vos dents d'émail
Vos silences pleins d'aveux
Vos jolis petits cheveux
Ce sont des raisons excellentes
Pour pleurer



Louis ARAGON





Photo ©Janusz Miller