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mardi 9 juillet 2019

Nietzsche. Seconde considération inactuelle, extrait











Quand Nietzsche fait fausse route sur Le Silence des bêtes (*)
et montre ici combien la pratique de l'assertion peut égarer...
A son crédit, Elisabeth de Fontenay n'était pas encore née (!)      






      Nietzsche
Seconde considération inactuelle,
Chapitre 1 (deux premiers paragraphes)

Considère le troupeau qui paît auprès de toi : il ne sait ce que c'est qu'hier ni aujourd'hui, il bondit çà et là, il bâfre, se repose, rumine, refait des bonds et ce, du matin jusqu'au soir et jour après jour, attaché serré par son plaisir et son déplaisir au pieu de l'instant, ce qui lui évite tristesse et lassitude. Cette vision est difficile à soutenir pour l'homme, car, s'il se targue de son humanité face à l'animal, il louche quand même avec envie sur son bonheur, car, ce qu'il veut à l'instar de l'animal -vivre sans tristesse ni lassitude -, lui seul le veut, et, s'il le veut, c'est en vain, puisqu'il ne le veut pas au sens de l'animal. Voici qu'un beau jour l'homme lui demanda : pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, au lieu de rester à me regarder ? L'animal aurait bien voulu répondre en disant : cela tient à ce que j'oublie toujours à l'instant même ce que je voulais dire -mais il oublia jusqu'à cette réponse, et il se tut : si bien que l'homme commença à se poser des questions.

Mais il s'en pose tout autant sur sa propre incapacité à apprendre l'oubli, sur sa continuelle dépendance envers le passé : il a beau courir plus loin, plus vite, la chaîne court avec. C'est un sortilège : l'instant qui, en un éclair, est là et n'y est plus, qui est un rien juste avant et juste après, revient pourtant comme un spectre et dérange la quiétude de l'instant suivant. Sans cesse se détache un feuillet au rouleau du temps, il tombe et s'envole, et lui retombe brusquement sur ses genoux d'homme. L'homme dit alors " je me souviens " et envie l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque instant vraiment mourir, sombrer dans le brouillard et la nuit et disparaître à jamais. Donc l'animal vit anhistoriquement : car il se résout dans le présent comme un nombre sans reste irrationnel, il ne sait se régler, ne dissimule rien et apparaît à chaque moment pour ce qu'il est purement et simplement, et ne peut faire autrement qu'être lui-même. Par contre, l'homme s'adosse à la charge toujours plus grande du passé : elle l'écrase ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot invisible et sombre, qu'il peut faire semblant de nier et ne nie que trop volontiers dans le commerce de ses semblables : pour susciter leur envie. (...)


Nietzsche (1844 - 1900)
Seconde considération inactuelle, 1874



(*) Allusion au livre Le silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité d' Elisabeth de Fontenay.    



« Nous vivons et eux et nous sous même tect (toit) et humons mesme air : il y a, sauf le plus et le moins, entre nous une perpétuelle ressemblance. » 

MONTAIGNE.

« C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas. » 

Victor HUGO.












mardi 2 juillet 2019

Friedrich Nietzsche — L’éclair et le pin







Nietzsche
E.Munch, 1906





L’éclair et le pin





J’ai poussé plus haut que l’homme et l’animal,
Et si je parle, – nul ne me parle, à moi.

J’ai poussé trop solitaire et trop haut :
J’attends : qu’est-ce donc encor que j’attends ?

Le siège des nuages est trop près de moi, –
Ce que j’attends, c’est le premier éclair.



Friedrich Nietzsche
(1844-1900) 
In Poèmes et fragments poétiques posthumes 
(1882-1888)







mardi 6 décembre 2016

NIETSZCHE. Le gai savoir, extrait




"Entends-je encore ? Serais-je tout oreille, rien qu'oreille et plus autre chose ? Me voici au milieu de l'incendie des vagues, dans le déferlement de ces langues blanches qui montent me lécher les pieds ;… de tous côtés la mer hurle et menace, crie, stride contre moi, tandis qu'au plus profond des fonds le vieil ébranleur de la terre chante son air sourd comme un mugissement de fauve et bat la mesure de son chant à un tel rythme sismique, que ces monstres de rocs qui s'effritent ici sentent eux-mêmes leur cœur sauter dans leur granit. C'est alors que, soudainement, né du néant, surgit aux portes de ce labyrinthe infernal, à peine à quelques brasses de moi,… un grand voilier qui va glissant, silencieux comme les spectres. Ô fantomatique beauté ! Quel enchantement s'empare de moi ! Quoi ? tout le silence, tout le repos du monde se sont embarqués ici ? Mon bonheur est-il vraiment là, assis à cette place paisible, mon moi plus heureux, mon second moi, éternisé ? Ni déjà mort, ni encore vivant ? Serait-ce un être intermédiaire, un de ces esprits contemplatifs qui glissent et planent en silence ? Semblable à ce navire aux voiles blanches qui va courant sur la mer obscure comme un immense papillon. Ah oui ! planer au-dessus de l'existence ! C'est cela ! Voilà ce qu'il faudrait !… Mais quoi ! le vacarme des eaux me plongerait-il dans le délire ? Tout grand bruit a pour résultat de nous faire placer le bonheur dans le silence et le lointain. Lorsqu'un homme se trouve au milieu de son bruit, au milieu du déferlement de ses projets et de ses contre-projets, il lui arrive parfois de voir passer auprès de lui des êtres paisibles et féeriques dont il envie la retraite et le bonheur : ce sont les femmes. Il n'est pas loin de songer alors que son meilleur moi demeure là-bas, auprès d'elles ; qu'en ces endroits silencieux le pire fracas du ressac se transforme en calme de tombe et la vie elle-même en un rêve. Pourtant ! pourtant !  Noble rêveur, il y a sur les beaux voiliers bien du bruit et bien du vacarme, et du vacarme, hélas, le plus mesquin ! Le charme de la femme, son effet le plus puissant, c'est, pour parler le langage des philosophes, une « actio in distans », une action à distance : et cet effet nécessite avant tout précisément… une distance !"

Nietzsche 
in Le gai savoir 
Les femmes, leur effet à distance.


Traduction : Alexandre Vialatte*
*Lorsqu'il découvre Franz Kafka en 1925, lors de la parution de son roman Le Château, il entreprend immédiatement de traduire et de faire connaître l’écrivain encore inconnu, qu'il considère pour partie comme un humoriste. Vialatte restera traducteur d'allemand, traduisant jusqu'en 1954 une quinzaine d'auteurs parmi lesquels Nietzsche, Goethe, Brecht, Thomas Mann, Hugo von Hofmannsthal, Ernst Ludwig, Gottfried Benn.





...il lui arrive parfois de voir passer auprès de lui des êtres paisibles et féeriques dont il envie la retraite et le bonheur : ce sont les femmes.