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samedi 29 janvier 2022

Le secret


 

 

 

 

Le secret

 

Sur le chemin près du bois

J’ai trouvé tout un trésor :

Une coquille de noix

Une sauterelle en or

Un arc-en-ciel qu’était mort.

 

À personne je n’ai rien dit

Dans ma main je les ai pris

Et je l’ai tenue fermée

Fermée jusqu’à l’étrangler

Du lundi au samedi.

 

Le dimanche l’ai rouverte

Mais il n’y avait plus rien !

 

Et j’ai raconté au chien

Couché dans sa niche verte

Comme j’avais du chagrin.

 

Il m’a dit sans aboyer :

" Cette nuit, tu vas rêver. "

La nuit, il faisait si noir

Que j’ai cru à une histoire

Et que tout était perdu.

 

Mais d’un seul coup j’ai bien vu

Un navire dans le ciel

Traîné par une sauterelle

Sur des vagues d’arc-en-ciel !

 

René de Obaldia 

 in Innocentines, Poèmes pour enfants et quelques adultes.

 

 

obaldia-le-secret.jpg

 

...Mais d’un seul coup j’ai bien vu

Un navire dans le ciel

Traîné par une sauterelle

Sur des vagues d’arc-en-ciel !

 

 

 

 

 

 

jeudi 25 février 2021

René de Obaldia. L'Azote (extrait)

 


René de Obaldia

L’Azote 

 

Extrait de la scène IV de L’Azote, pièce en un acte signée René de Obaldia, qui met à mal les clichés de la masculinité et de la féminité à travers deux caricatures : Justine est une midinette aux airs évaporés, et Casimir un soldat taiseux, bourru, aux pieds qui puent…


JUSTINE, se mettant aux pieds de Casimir. — Casi…


CASIMIR, las et égaré. — Oui.


JUSTINE. — Je suis fière de te choisir pour époux.


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE. — Tu es beau. Tu es grand. Tu es généreux. 


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE. — Tous les hommes que je me suis envoyés, je le reconnais maintenant, c’était des foutriquets, des lavettes, des intellectuels. 


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE. — Remarque, je regrette pas. Comme dit Toto : faut être en situation pour savoir. 


CASIMIR. — Oui. (Faiblement.) Le Colonel Grapin dit ça aussi. 


JUSTINE. — C’était encore lui le plus marrant, pas le Colonel, mais Toto. Il voulait toujours que j’amène une copine avec moi, Charlotte, ou bien Zizi. Au moins, le matin, c’était pas toujours moi qui faisais le café… Mais toi, toi, je veux bien te servir, t’apporter des sardines au cresson pour ton  petit déjeuner. Tu aimes les sardines au cresson ?


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE. — Eh bien, je t’en ferai ! Tu seras vachement heureux… Ce qu’il faut, quand on sera mariés, c’est pas sombrer dans l’onanisme. Surtout, l’onanisme à deux. 


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE. — On sortira. On ira à tous les suspense, à tous les by night, tous les snack, à tous les God save the Queen… Et on se payera une Jaguar en nylon.


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE. — Et puis, tu sais, j’empêcherai jamais ta vocation ; tu pourras toujours faire tac tac tac tac quand tu voudras… Tu veux ? 


CASIMIR. — Oui.


JUSTINE, transportée. — Oh ! Casimir, le monde, c’est du cinémascope ! Du cinémascope sur une idée de Marco Polo. 


CASIMIR. — Oui, bien sûr. 


JUSTINE. — Idée de Marco Polo, partagée par le metteur en scène, l’assistant du metteur en scène, l’assistant de l’assistant du metteur en scène, les électriciens, les machinistes, les figurants,  les maquilleurs, les voyeurs, les clignotants, les spectateurs, les téléspectateurs, les contrôleurs des wagons-lits, des contributions… directes. Contributions directes des uns par rapport aux autres, des autres par rapport aux uns : tel qui joue la terreur est retrouvé pieds nus dans l’aurore, joufflu comme un enfant, embrassant à pleine bouche les fils de la Vierge… Tel autre, Don Juan des Monoprix (1) de l’âme, se traîne, lamentable, blessé à mort dans les bas-fonds du stupre, et de sa blessure naissent des monstres d’occasion… Oh ! Casimir, il y a plus de choses cachées dans le cinémascope qu’il y a de nymphes dans le Colorado… Non ? 


CASIMIR. — Non. Oui. 


JUSTINE. — Entends-tu Casimir, les tambours prénuptiaux de nos tropiques intimes ?… Sens-tu l’haleine des moutons qui frémit dans le bêlement de notre devenir ?


CASIMIR. — Ça sent une drôle d’odeur ici…


JUSTINE, dans un grand cri. — Ce sont tes pieds ! 


CASIMIR, se levant, l’oeil glauque, et avançant comme un somnambule vers Justine. — J’en ai allongé quelques-uns dans les marais pour beaucoup mois… Toucher aux pieds de l’armée, c’est toucher à sa tête, et toucher à sa tête, c’est toucher à son cœur, et toucher à son coeur… Ecossaise ! Sale petite Ecossaise !


JUSTINE, reculant. — Casimir !


CASIMIR. — Tiens-tu vraiment à ce qu’on te passe à la friture d’électrodes ? à ce qu’on te branche un sein sur l’horloge parlante ? 


JUSTINE. — Casimir, je t’appartiens, je ferai tout ce que tu veux… Je suis ta chose… ton foyer militaire…


CASIMIR. — Veux-tu qu’on te nettoie à la grenade lacrymogène ?


JUSTINE, avalant sa salive. — Oui, Casimir, si tu y tiens. 


CASIMIR. — Veux-tu que je te fasse livrer une baignoire à domicile ?


JUSTINE. — Ah ! tu vois, tu penses déjà à notre ménage !


CASIMIR, de plus en plus sinistre. — Ou préfères-tu que les Sénégalais te passent dessus en jouant Le Pont de la Rivière Kwaï ?


JUSTINE. — Oh oui !


CASIMIR. — Ecossaise !


JUSTINE. — Casi…


Ils sont acculés au lit. Brusquement, Casimir embrasse Justine sur la bouche, puis la renverse sur le lit. Scène de bataille amoureuse. 


(1) « Uniprix » dans le texte d’origine. 


Scène pour un jeune homme et une jeune femme extraite de L’Azote de René de Obaldia, in Théâtre Complet, Grasset & Fasquelle, 2011. 




samedi 25 mai 2019

OBALDIA. Le centenaire (fin)









.../...
Tout, sauf un journal. Monsieur le Comte sait vivre; jamais il n'infligerait au prochain sa thermogène, ses furoncles, sa température, ses couverts, sa mésopotamie. Et puis, devenu maigre, Monsieur le Comte a cessé de nourrir des opinions. Monsieur le Comte n'a plus que la peau et les os.
— Il n'a plus que la peau et les os !

Que pourrais-je avoir d'autre?



Pierre assiège mes sommeils. Pourquoi lui? Nous nous sommes connus, une année à peine, au temps furieux de notre adolescence ; il devait mourir tragiquement au cœur de la forêt, éventré par des sangliers. Il attendait fébrilement ses vingt ans. Pourquoi me senté-je de plus en plus amputé de Pierre? Nous nous haïssions. Nos camarades nous baptisaient « les frères ennemis ». C'est qu'à vouloir tuer les fantômes, à vouloir remettre en place la bêtise des aînés, à refuser de se contenter de peu — oh les belles années ! — à marcher superbement, les poches trouées d'éclairs, nous avions fini par emprunter les mêmes traits. (Quel visage offrirais-tu aujourd'hui, Pierre?) Mais à cet âge où nos épaules cognent le ciel, où l'océan ne saurait résumer notre soif, où notre corps se trouve à l'étroit dans notre âme, nous supportions mal notre présence réciproque et de ce que l'un semblait parodier le haut mal de l'autre ; nous allions jusqu'à jalouser nos ombres.

L'ombre de Pierre s'étend sur mes draps.

Le satyre de Madeleine-Bastille, comment donc s'appelait-il? Duquelquechose. Duroc. Du... Dutoc. J'y suis : Dutoc. Il avait outragé Mademoiselle Adélaïde de Beauflottard (qui me croira?) dans ses bonnes mœurs. Je me souviens d'Adélaïde à cause de la chanson :
Mademoisell' de Beauflottard 
Avait tout juste un peu d' retard.
Et Dutoc, oui, le satyre Dutoc, soutint devant le tribunal que la belle plaignante étant montée inconsidérément sur l'impériale, il n'avait porté la main sur ses formes que pour les prévenir d'une chute.

J'habite au premier étage, porte face. Depuis que la concierge est morte, on l'a remplacée par des boîtes.

Les valses mouraient dans les salons. On avait trouvé un passeport au cœur de la forêt. Il me prit par le bras et m'entraîna à l'écart. — « Tu sais ce qui est arrivé à Pierre? » Son regard haletait. Après qu'il m'eut conté le drame, d'un geste nerveux il s'empara de son mouchoir et le tordit comme s'il était trempé de larmes. Qu'attendait-il de moi? Quelle lueur hypocrite guettait-il dans mes yeux? Je détestais Pierre. Sa virilité offensait la mienne. Nous nous disputions les mêmes villes, les mêmes femmes. Ses chasses au sanglier me forçaient jusque dans mon lit. La nuit, des bêtes lourdes, époumonées, labouraient mes draps ; je me redressai soudain, inondé de sueurs ; un groin soufflait du feu sur mon visage ; Pierre, me dominant de sa haute taille, tirait un coutelas de sa ceinture et scalpait les étoiles. Égorgé, le ciel vendait sa peau ; il se donnait au plus offrant. Sous ma fenêtre les pas de la putain, les pas infatigables. Le talon pointu de sa chaussure trouait le crâne d'un Chinois. Je m'habillais en hâte, je descendais. — « Ta chaussure ! Elle était habituée, elle me remettait sa chaussure, elle me souriait. J'errais dans les rues en pressant la chaussure sur mon cœur. Les maisons s'écartaient ; les trottoirs me conduisaient aux abîmes. Dans les poubelles naissaient des fleurs monstrueuses, des guerriers mêlés à des détritus de comètes. Un glaive confirmait ma main, tranchait dans la chair vive de la nuit ; je m'arrêtais, je portais le glaive à mes lèvres : le talon pointu. Je ruisselais de larmes. Le Saint-Esprit m'avait abandonné sa chaussure. J'avais vingt ans. Pierre avait vingt ans. Les cathédrales avaient vingt ans. Et je faisais l'amour avec l'aurore.

Pierre descend l'escalier. Approche, approche, mon inséparable ennemi ! Nous sommes les seuls à nous imposer un visage. Nous tenons davantage à notre haine qu'aux viandes et aux alcools.

Depuis longtemps les sangliers avaient mangé le soleil. Il est mort au cœur de la forêt. Les frondaisons, épaisses comme du sang coagulé, ont arrêté le vent. Les sangliers se sont acharnés sur son corps. Toute la race s'était donné rendez-vous. Ils ont fouillé ses entrailles, ils se sont vautrés dans son sang, ils y ont mêlé leurs excréments — les arbres, engrossés soudain. Des coups sourds ont retenti dans la hutte d'un sauvage. Les sauvages se sont levés. Tour à tour ils ont trempé leur sagaie dans le chaudron rempli de poison, et ils ont joué du tam-tam, et ils ont dansé. Ils ont allumé les ténèbres et les sources ont pris feu. A la lueur des torches ils ont examiné le passeport. Depuis longtemps les sangliers... Les valses mouraient dans les salons. Dans les salons, je cherchais la femme qu'il aurait choisie pour épouse.

Méfiez-vous de mon écriture dansante.

Il y a une attitude possible : se tenir des journées entières sur un banc, la canne entre les jambes, le chapeau en auréole, l'œil poisson ; se farder outrageusement et se prendre pour une maquerelle. Je l'ai observée chez plusieurs septuagénaires.

Eh bien, je ne me souviens pas d'avoir été garçon de café, bien que cette profession ait toujours exercé sur Monsieur le Comte une incontestable fascination. Les nickels, les glaces (combien de fortes têtes évanouies dans les glaces ! A l'aube, un képi flotte sur la banquette), la pression, les couples, Marie-Ange aux fesses dures, l'œuf, le jet de baleine du siphon, les lumières, les commandes suppliantes, les lumières ! Les plaisanteries, toujours identiques. Les plaisanteries qui datent des Pharaons, du Grand Règne de la Soif. — « Allons, encore un petit verre. Mais si ! Mais si ! Garçon, un petit verre, un autre ! » Le Nil déborde, des milliers de moïses charriés par les flots entrent dans les demeures; les femmes tiennent le Petit Jésus entre leurs bras et le soleil gravite autour. — « C'est ma tournée. Allons, vous prendrez bien encore un petit verre ! » Tant de gens assoiffés. Tant de gens habillés!

Je m'habille. Je prends le métro. Non, le métro n'existe pas. Les chevaux transportent le lait, et de leurs sabots naissent des gerbes d'étincelles. L'herbe gronde sous les pavés. L'ampleur de mes vêtements me donne l'allure d'un épouvantail ; je suis pauvre, je suis nu, les moineaux font des trous à mes poches, le ciel me touche au front. — « Mais il grandira, ce petit, il grandira : avec les yeux qu'il a ! » Cette fille, si elle avait été un garçon, se serait retournée. Je me rends à la Maison Taupin-Poirel. (Taupin-Poirel et Cie). Salut ! la compagnie. Je serre des mains. Mes mains auront le dessus, elles survivront à toutes ces mains. Les mains des morts ne cessent de jouer à la main chaude. Salut Riton ! Salut Barbier, Barbichou ! Salut Édouard ! Mes mains de plongeur fendent le temps, je disparais sous l'eau, et les bulles derrière moi sont les âmes de tous les employés de la Maison Taupin-Poirel. Me voici de nouveau à la surface, à cette table, et ma main trace des signes — ma main parle. Question de souffle. Question de mémoire. Ma main de centenaire caresse une femme en forme de plage, aux lèvres de varech. Je gagne huit sous, je gagne dix sous; Taupin a un regard de fouine. J'achèterai une bicyclette et j'irai au-devant des villages où les jeunes filles sentent la lavande. Le Dimanche, la nature se met en italique. Je mangerai d'immenses tartines beurrées trempées dans un bol de café au lait, au son des cloches. (Un peu de beurre sur mes cheveux, à défaut de brillantine.) Les cloches sonneront pour Taupin. Les cloches sonneront pour Poirel. Tous les deux iront en Enfer. Les demoiselles d'héritage, malgré leurs corsets, leurs grands voiles et leurs grandes vertus, seront possédées par le cancer : leur amant leur tranchera un sein. Une si belle fortune ! Je suis pauvre, les chiens me lèchent les doigts ; je dévore des livres, des visages. Les trains halètent dans les campagnes, et les voyageurs, équipés pour livrer bataille, ne peuvent fermer l'œil : un tunnel est si vite arrivé. Le contrôleur vous gifle pour un rien, pour vous apprendre à regarder le paysage. Des vaches s'enfuient qu'on ne retrouve jamais. — « Voulez-vous avoir l'obligeance de lever la vitre? Voulez-vous un peu de ce pâté? Voulez-vous poser votre tête sur mon épaule? Voulez-vous avoir l'obligeance de baisser la vitre? Voulez-vous des sels? Voulez-vous ma casquette? Voulez-vous vraiment? » Le train entre en gare au milieu des exclamations et de l'incrédulité générale ; le conducteur est noir comme une espagnole. Je quitte ma famille.








vendredi 24 mai 2019

OBALDIA. Le centenaire (suite)


-2-







Le Centenaire,1959 ou les divagations d'un vieillard, la vaste épopée de la mémoire. Un roman bourré d'humour, de cocasseries délirantes, satirique en diable et virtuose jusqu'au moment où les sourds entendront, les paralytiques danseront.



.../...
Il faisait beau. Boulevard du Général Lopin, les arbres ne sont pas encore mangés par l'essence. Je suis allé chez Madame Bedel, l'épicière, elle vend aussi du cirage, des galons, et lui ai demandé douze cahiers d'écolier.
— Avec ou sans table de multiplication?
— Avec, si cela ne vous dérange pas.
Elle m'a confectionné un petit paquet, puis :
— Voilà, Monsieur Cordier (personne ne songerait à m'appeler grand-père), vous ne voulez pas quelques roudoudous?


Je m'étais dit : j'écrirai pour moi. Monsieur le Comte pourra enfin lire Monsieur le Comte (Dans treize ans je serai centenaire... ). Je me mettrai en dialogues, je me mettrai en frais et serai l'unique spectateur de mes dépenses, de ce théâtre secret. Foutaises! Commettons-nous une seule ligne que nous en prenons aussitôt à témoin le Diable et tous ses saints, que nous aimerions la communiquer à notre plus cher ennemi. Comme si... Avouons que je suis terriblement excité de remplir ces pages, que j'y éprouve un étrange plaisir. Pour un peu, je poserais à l'écrivain. Halte-là ! Achtung ! Passemaloufe ! Pas de bêtises. Sachons atteindre nos limites. De si jeunes personnes écrivent maintenant des livres (avec un naturel désarmant), qu'il paraîtrait du dernier ridicule qu'un quasi-centenaire prétendît à la concurrence. J'ai tout mon avenir derrière moi.


— Je prends Monsieur le Comte en flagrant délit de contradiction. Quelques mètres plus haut, Monsieur le Comte ne prétend-il pas à l'immortalité ?
— Signe de jeunesse ! Signe de jeunesse, mon petit ami ! A partir du moment où nous ne sommes plus capables d'assumer nos contradictions, inclinant vers une seule direction à la manière des anguilles (ou de Charles), nous courons droit au tombeau. Passemaloufe! Passemaloufe! La contradiction est fruit de vie, mon petit rouge-gorge. Monsieur le Comte a pleine conscience du nadir et du zénith, de l'Orient et de l'Occident, de Marthe et de Marie. Deux armées ennemies s'affrontent dans mon sang et je ne cesse de veiller à leur approvisionnement : denrées alimentaires, matériel de guerre, chaussures, idéologies. L'idée fixe, voilà le danger. Les grands capitaines ont toujours été défaits à cause de leur idée fixe. (Jeanne d'Arc. Hannibal, naturellement borgne.)

Un étrange plaisir ; mais qui lira ces pages? Et à quoi bon. Il faudrait que ces cahiers fussent aussi passionnants qu'un livre obscène (mes copains vieillards baignent dans une délicieuse pornographie) ou que les vingt-quatre heures du Mans. (Mon oncle mourut dans les vingt-quatre heures). Hélas ! Hélas ! Tout de même, je crois n'avoir jamais ennuyé quelqu'un jusqu'ici ; ce serait le comble de commencer maintenant, au siècle de l'atome, alors que nous allons planter nos choux dans la lune (les Américains y ont déjà loué des terrains de golf, m'a soutenu Alphonse). Prodigieux ! Prodigieux ! Monsieur le Comte ouvre l'œil. L'œil magique. Des cyclopes remuent dans les ténèbres. Le vent qui souffle vient d'ailleurs. Monsieur le Comte est le veilleur de nuit de l'atome. Le contemporain des Croisades et de la Technique, de la Vague de Moralité qui recouvrit l'univers aux alentours de la naissance des camps de concentration et des grands massacres interurbains. (— Dans che temps-là on che chervait du téléphone.) Monsieur le Comte, notre rescapé de la Guerre de Cent Ans, vole en soucoupe comme un rien tandis que son café refroidit. — « Avec ou sans sucre? » Monsieur le Comte joue du biniou dans la noosphère. Certes il arrive à Monsieur le Comte, certes il m'arrive de radoter, chertes, chertes, mais attention, achtung, passemaloufe, lorsque je radote je le sais ! Et si je poursuis ces cahiers c'est afin de poursuivre (je radote) ma mémoire. Et si j'imagine un lecteur, une petite culotte courte, c'est pour me donner une raison supplémentaire — la raison du plus faible — et aussi pour, pour aiguiser mon courage : malgré ce qu'en ait conté Monsieur le Comte, je trouve plus naturel d'importuner les demoiselles que de me courber devant des feuilles de papier.

Dans treize ans, dans douze ans... Tout de suite. Je me passe les mains à l'eau.

Chère petite culotte courte, chère mamelle assassine, ô lecteur impatient, n'attends pas de moi des recettes d'existence, des primes à la longévité. Jamais tu ne m'entendras prononcer le mot « expérience » par exemple. Par exemple. Ah ! par exemple ! C'est un mot pour les infirmes, pour les Généraux atteints de ménopause, je préfère te le dire illico, un mot que les miens (tous enterrés, rassure-toi) n'ont cessé de me corner aux oreilles avant que j'apprisse à marcher. Curieux de songer que l'on doit apprendre à marcher. Ce mot a encore le don de porter Monsieur le Comte au rouge. — « Quand tu auras notre expérience... » Expérience de taupes. Mes pauvres parents, si pauvres, si contents d'eux, si contents. Avec ce mot ils ont tenté de me façonner à leur image, de présenter au public (— Qu'est-ce que va penser Madame Tronche, Monsieur Conflans-Sainte-Honorine ?) un parfait crétin. Une voix de ténor. Un polytechnicien, qui sait? Résolus aux pires sacrifices pour ajouter un crétin de plus à la communauté. — « Quand je pense aux leçons d'anglais qu'on lui a payées ! » Ma mère surveillant mes couches, mon père abruti par son journal, m'enregistrant comme un fait-divers (certes, certes), quel spectacle ! Je le vois maintenant dans son exactitude. Je me vois. Centenaire écumant dans les langes, je recrachais le lait d'un sein avare, d'un sein affreusement légitime. Ce lait concourait à ma perte : une seule gorgée et j'entrais en convulsions. On me mit à la limonade. Ainsi naissent les vocations de garçons de café.

Un nouvel autobus passe à Charenton. Le 177. Il va au Palais-Royal. Je trouve cela comique.

Décidé. Décidé d'écrire chaque jour sur ces cahiers. Serait-ce des balivernes. Et omnia balivernas. Prédire le temps qu'il fera dans mille ans. Noter la direction d'une mouche. Consigner le craquement de l'armoire (Agnès, es-tu là?). Naturellement, aucune date. Un des privilèges de l'âge : le pouvoir de jouer aux billes avec Jules César. Aux billes. Aux boules.

Nos petits-fils les Gaulois.

                                            à suivre demain

jeudi 23 mai 2019

OBALDIA. Le Centenaire (début)


-1-



Depuis le 4 juillet 2018, date du décès du poète et romancier, Georges-Emmanuel Clancier, alors âgé de 104 ans, René de Obaldia est devenu le doyen des poètes et le 22 octobre 2018, en fêtant son centenaire, le voici devenu le deuxième académicien à atteindre ce bel âge, après Claude Lévi-Strauss.


Le Centenaire paru en 1959 ou les divagations d'un vieillard, la vaste épopée de la mémoire. Un roman bourré d'humour, de cocasseries délirantes, satirique en diable et virtuose jusqu'au moment où les sourds entendront, les paralytiques danseront. En voici un extrait, donné ici en trois fois. Vieux, vieux barbons et autres grincheux s'abstenir.

Dans treize ans, je serai centenaire. On ouvrira grande la porte du salon et les contemporains viendront me toucher. Au final de l'inévitable banquet : un gâteau orné de cent bougies. Les vierges l'allumeront. Alors je me lèverai, pris légèrement de boisson, empestant l'œillet, et, de mon souffle extrême, j'éteindrai le plus grand nombre possible d'étoiles ; les témoins compteront le nombre d'années qui me restera avant de me marier avec la mort. Je vous jure de ne pas tricher, de ne pas jouer au vieillard exténué qui ne tient plus qu'à un souffle, précisément, et, usant de cet artifice, de laisser quelque quatre-vingt-quinze bougies en flammes à la consternation générale. Non ; mon honnêteté est bien connue. Mais mourrai-je?

Passé quatre-vingts, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-cinq ans et jouissant encore de toutes ses facultés (ces facultés s'exercent-elles sur un mode mineur), on ne distingue pas nettement les raisons qui inclineraient un homme à abandonner ses habitudes. Pourquoi ne pas persévérer, ne pas profiter de l'élan? Seule, importe la mémoire. Je ne suis pas encore mort — vous m'en voyez certain — du fait que j'ai énormément de mémoire. Les années défilent, défilent, à la manière des chiffres d'un compteur de taxi ; si le taxi s'arrête c'est que le chauffeur le veut bien. Sans doute, en sa faveur, pouvons-nous songer qu'il tient à recevoir quelque salaire — en l'occurrence une belle brune aux os saillants. Je poursuis : un taxi traverse Paris en tous sens, se hasarde parfois jusqu'à Charenton (j'habite Charenton) ; l'Histoire a cependant prouvé que ce même taxi peut faire irruption sur la Marne. Et qui l'empêcherait de pousser en Mongolie? En vérité, nous n'exigeons rien de nous-mêmes. Et Monsieur le Comte (Votre serviteur ! Votre serviteur !) ne voit guère pourquoi, aimant la vie comme une sœur, il ne fêterait point son centenaire, prélude à d'autres illuminations. A moins d'un cataclysme, d'une guerre. Mais dans ce cas, c'est toujours la jeunesse qui se charge de mourir.

Ne vous fiez pas à mon écriture tremblante. Dansante, devrais-je dire. Ma tête et ma main sont à moi.

Il y a quelques jours, j'ai observé chez Monsieur le Comte un léger dérèglement : je prêtais des paroles à ma petite-fille qui habite le Brésil, alors qu'il m'est revenu, pendant la nuit, qu'elles m'avaient été dites par Jacqueline, mon autre petite-fille installée à Grenoble. — « Vieillirais-tu? » m'inquiétai-je. Je dois avouer que cette confusion, pour si douce qu'elle fût, me causa un malaise. Malaise qui prit de ridicules proportions : un instant, je souhaitai que mes deux petits-enfants ne fussent jamais nés — je leur en voulais à mort de m'avoir embrouillé. Près d'une semaine, je fus tracassé par cet incident, d'autant que Sylviane et Jacqueline ne se ressemblent en rien : il eût été impossible que l'une avançât ce que l'autre, par nature, ne pouvait que retenir. Je touchais là une faille, un signe, et il me semblait urgent de leur accorder toute mon attention. Qui sait si demain je ne mettrai point résolument les paroles des uns dans la bouche des autres? Aussi bien les gens ne vous écoutent-ils jamais et l'on peut aisément échanger leurs propos sans que ces propos en pâtissent tant la futilité devient commune, mais n'est-ce pas ainsi que l'on commence à divaguer, à s'enfoncer dans les royaumes obscurs?... C'est alors que l'idée m'est venue : — Pourquoi Monsieur le Comte ne consignerait-il pas ses mots, ses pensées? Voilà qui relève d'une excellente discipline. Pourquoi même Monsieur le Comte ne noterait-il pas des épisodes de sa vie, de sa vie à épisodes, n'accueillerait-il pas sur le papier quelques vagues de sa précieuse existence? Cette démarche vaudrait autant que de battre la semelle à Charenton, d'importuner les demoiselles et de déclencher l'organe des nourrissons ! — « Oui, oui, excellente idée, excellente discipline. » Il importe de me remettre constamment en mémoire, de ne pas me perdre de vue. Voilà si longtemps — c'était hier — un enfant, bouton d'or aux lèvres et cartable au dos, se rendait à l'école en portant gaiement son squelette.


à suivre demain







mardi 14 mai 2019

Obaldia. Le "Zizi" perpétuel




Innocentines, enfantines, comptines... Moments de grâce où dansent les mots sans rides, où la fraîcheur de l'inspiration allie le rire à l'émotion. Source vive. Invitation à une cure de jouvence !
Et ces " Poèmes pour enfants et quelques adultes " sont un dimanche dans l'oeuvre d'Obaldia. Et, pour nous tous, une merveilleuse récréation.



Le "Zizi" Perpétuel



Mon petit frère a un zizi
Mais moi, Zaza,
Je n'en ai pas.

Mon petit frère a un zizi
Toujours placé au bon endroit
Mais moi, Zaza,
Je n'en ai pas.
Pourquoi?

Il me le montre sans répit
Pour me donner du dépit
Pour se donner un air gaulois
Pour m'enfoncer dans l'désarroi!

Il me le sort en catimini
En tapis rouge en tapinois
Et le le fait toucher du doigt:
C'est assez doux
Comme caoutchouc
Mais y'a pas de quoi
Perdre la foi.

Et moi, et moi, moi je me dis
Pourquoi mon frère a un zizi
Dans quel tiroir se font les lois?

Le jour et la nuit
Son zizi le suit
Toujours placé au bon endroit.

Et moi, Zaza, dans les draps blancs
J'ai beau me tâter
Me tâter souvent
A la place où c'aurait dû été
Que du vent! Que du vent!

"Tu verras Zaza
Avec mon zizi
Un jour je serai le Roi"
Qu'il dit 
Tout en lui collant tout autour du sparadrap.

A la fin c'est énervant
De manquer obstinément
De cette sorte d'émolument.

Si j'ai le regard zoulou
Si j'ai le nombril sournois
Si je fais des coups en d'ssous
Si je pousse de guingois
Si je ne fais pas mon poids
Faut pas demander pourquoi!

Mais pourquoi?
Pourquoi?

René De Obaldia






samedi 11 mai 2019

Obaldia. Les cuisses de Colette


Notre très cher fripon académicien est entré dans son siècle N°2 en ce début d'année. Il était une fois... où l'auteur dramatique de Du vent dans les branches de sassafras et le romancier de Tamerlan des coeurs (le même homme !) se donnèrent le mot pour faire l'école buissonnière. Et écrire des poèmes. Ce furent les Innocentines.

Innocentines, enfantines, comptines... Moments de grâce où dansent les mots sans rides, où la fraîcheur de l'inspiration allie le rire à l'émotion. Source vive. Invitation à une cure de jouvence !

Et ces " Poèmes pour enfants et quelques adultes " sont un dimanche dans l'oeuvre d'Obaldia. Et, pour nous tous, une merveilleuse récréation.












Les cuisses de Colette



Les cuisses de Colette

Sont douces au toucher

Comme des cacahuètes

Qu’on aurait épluchées.



Je n’aime pas sa tête

Ses yeux demi-pochés

Son oreille en cuvette

Son nez en arbalète

Sa bouche endimanchée.



Mais j’aime bien ses cuisses

Si douces au toucher.

Pendant le Saint-Office

L’un près de l’autre assis,

Ma main vient s’y chauffer.



De profundis, ad te Domine, clamavi !



Que c’est doux ! Que c’est doux !

Plus doux qu’une souris

Que le cœur de l’été,

Du miel et du saindoux !



Dans le rang d’à côté

(Ma main enfouie

En cette blanche obscurité),

Madame la Baronne d’Auxerre

Qui ressemble à un dromadaire

Me sourit.

C’est sa mère !



Madame la Baronne d’Auxerre

Madame la Baronne sa mère

Madame est servie

Madame très très bien avec le Bon Dieu

Très très bien avec son âme

Madame

N’y voit que du feu



- Retire ta main de là

Me dit Colette, tout bas !

Mais elle serre, elle serre

Avec la force du tonnerre

Ma main se trouve emprisonnée

Ainsi qu’un missionnaire en Nouvelle-Guinée.



- Retire ta main de là, petit garçon,

Ce ne sont pas des façons !

Mais elle serre à tout casser

Elle serre comme un Canaque !

Mes doigts craquent

Mes doigts sont tous fiancés

Je ne peux plus les retirer

Elle serre, elle serre

A tire-larigot,

Oh ! le bruit de mes os !



Gloria in excelsis Deo !



Dommage que Colette

Soit pas très belle en haut.

Mais qu’importe la tête

Quand le bas donne chaud !



Pour caresser ses cuisses

Je donnerai comme un rien

Desserts et pain d’épice

Et tous les paroissiens.



Entre ces deux poissons

Dont le sang est humain

Je laisserai ma main

Jusqu’au dimanche prochain.



Ah ! Colette, Colette !

Que la vie est agreste !

Et que mon cœur est leste

Et que l’Enfer est loin !

(Madame la Baronne se signe en un grand geste)



Ite missa est.




René de Obaldia
In Innocentines
1969






samedi 3 novembre 2018

Obaldia. [Cherche] un homme qui n’existe pas






[Cherche] un homme qui n’existe pas
Beau
Mais pas trop.
Doux et rude
Paillard bien que prude
Religieux et mécréant
Peau de vache et bon enfant
Fleurant le soufre et la lavande
Végétarien aimant la viande.
Voyageur et casanier
Désinvolte et cavalier :
A toutes les heures qui sonnent
S’occupant de ma personne
Aux grands, aux petits soins
Surtout quand j’ai le rhume des foins.
Me procurant belle aisance
Sans éprouver de repentance
Point jaloux de mes soupirants
Allons plus loin : de mes amants
Tant il bénit mon existence !
Faisant semblant d’être ailleurs
Quand il m’attend chez le coiffeur.
M’amenant toujours au théâtre
Quand c’est Antoine et Cléopâtre.
Toujours chic, même débraillé
Même complètement déshabillé
Froid
Comme saint Eloi
Chaud
Quand il le faut.
Prônant le pour et son contraire
Trois mailles à l’endroit trois mailles à l’envers
N’importe quoi pour me plaire

Bon. De ce pas
Je vais aller me promener au Bois
Si quelquefois…quelquefois
Je rencontre un homme qui n’existe pas. 



René de Obaldia
In Fantasmes de Demoiselles



Magritte. Le blanc-seing, 1965




"...De ce pas
Je vais aller me promener au Bois
Si quelquefois…quelquefois
Je rencontre un homme qui n’existe pas. "




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René de Obaldia est un poète, romancier et dramaturge français; il est né le 22 octobre 1918 à Hong Kong.

Fils d'un consul panaméen (José Clémente de Obaldia) et d'une mère d'origine picarde (Madeleine Peuvrel), il grandit à Paris où il fait ses études au lycée Condorcet avant d'être mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il est envoyé au stalag VIII C . Il est affecté à la briqueterie de Kransdyhernfurt le 26 juin 1940, puis à un commando à Auras-sur-Oder, le 6 octobre 1940, pour un nettoyage de forêt.
Il fut rapatrié comme grand malade en 1944.