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jeudi 7 mai 2020

Emile Verhaeren. Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages





Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.

Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.

Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,
Au fouet soudain des montantes marées !
 






Emile Verhaeren
 extrait du poème "Le Voyage", 
In Les Forces tumultueuses





vendredi 3 janvier 2020

Emile VERHAEREN. Fin d'année







Fin d'année





Sous des cieux faits de filasse et de suie,
D'où choit morne et longue la pluie,
Voici pourrir
Au vent tenace et monotone,
Les ors d'automne ;
Voici les ors et les pourpres mourir.



Ô vous qui frémissiez, doucement volontaires,

Là-haut, contre le ciel, tout au long du chemin,

Tristes feuilles comme des mains,

Vous gisez, noires, sur la terre.



L'heure s'épuise à composer les jours ;

L'autan comme un rôdeur, par les plaines circule ;

La vie ample et sacrée, avec des regrets sourds,

Sous un vague tombeau d'ombre et de crépuscule,

Jusques au fond du sol se tasse et se recule.



Dites, l'entendez-vous venir au son des glas,

Venir du fond des infinis là-bas,

La vieille et morne destinée ?

Celle qui jette immensément au tas

Des siècles vieux, des siècles las,

Comme un sac de bois mort, l'année.





Emile VERHAEREN

In Toute La Flandre

1904-1911







jeudi 7 juin 2018

Emile VERHAEREN. Les Vergers






Van Gogh
Verger avec des cyprès, 1888




Les vergers


Hôtes du moineau preste et du merle siffleur :
Des arbres vieux, moussus, les branches étagées,
Baignaient dans le soleil de Mai, sur vingt rangées,
Leurs dômes élargis dans toute leur ampleur.

Les bourgeons sous l’éclat de la jeune chaleur
Pointillaient les rameaux de rosâtres dragées,
Les verdures vêtaient les cimes de frangées,
Les vaches, le pis lourd, vaguaient dans l’herbe en fleur.

Les pommiers au matin se couvraient de buées,
Qui séchaient lentement ainsi que des suées.
Midi pénétrait l’air de longs accablements.

Le soir, quand le soleil flambait dans les nuages,
On croyait, à le voir cribler d’or les branchages,
Qu’un grand feu crépitait dans un tas de sarments.


Emile Verhaeren






Verger fleurissant, 1888. National Gallery d'Edimbourg


Pêcher en fleur, 1888. Musée Van Gogh


Cerisier en fleur, 1888. Metropolitan Museum of Art




lundi 15 janvier 2018

Émile VERHAEREN. Le Lait






Le Lait



Dans la cave très basse et très étroite, auprès
Du soupirail prenant le jour au Nord, les jarres
Laissaient se refroidir le lait en blanches mares
Dans les rouges rondeurs de leur ventre de grès.



Ou eût dit, à les voir dormir dans un coin sombre,
D'énormes nénuphars s'ouvrant par les flots lents,
Ou des mets protégés par des couvercles blancs
Qu'on réservait pour un repas d'anges, dans l'ombre.



Sur double rang étaient couchés les gros tonneaux.
Et les grands plats portant jambons et jambonneaux,
Et les boudins crevant leur peau, couleur de cierge,



Et les flans bruns, avec du sucre au long des bords,
Poussaient à des fureurs de ventres et de corps...
Mais en face, le lait restait froid, restait vierge.



Émile VERHAEREN   
1855-1916
in Les Flamandes
1883



création et photo @Ivan 

... Dans la cave très basse et très étroite, auprès
Du soupirail prenant le jour au Nord, ...



jeudi 14 décembre 2017

EMILE VERHAEREN. Fin d'année







Emile Verhaeren




Fin d'année

Sous des cieux faits de filasse et de suie,
D'où choit morne et longue la pluie,
Voici pourrir
Au vent tenace et monotone,
Les ors d'automne ;
Voici les ors et les pourpres mourir.

Ô vous qui frémissiez, doucement volontaires,
Là-haut, contre le ciel, tout au long du chemin,
Tristes feuilles comme des mains,
Vous gisez, noires, sur la terre.

L'heure s'épuise à composer les jours ;
L'autan comme un rôdeur, par les plaines circule ;
La vie ample et sacrée, avec des regrets sourds,
Sous un vague tombeau d'ombre et de crépuscule,
Jusques au fond du sol se tasse et se recule.

Dites, l'entendez-vous venir au son des glas,
Venir du fond des infinis là-bas,
La vieille et morne destinée ?
Celle qui jette immensément au tas
Des siècles vieux, des siècles las,
Comme un sac de bois mort, l'année.


Emile VERHAEREN
In Toute La Flandre
1904-1911







mardi 20 décembre 2016

Emile Verhaeren. Amours rouges. Extrait






Amours Rouges 

(extrait)

(...)    
Se regardant toujours et s’attirant l’un l’autre,
Ils se sont abattus, haletants et troublés.
Et c’est alors un cri des sens, une fringale,
Un assouvissement de désirs et d’instincts,
Un combat chair à chair de gouge avec son mâle,
Des étreintes de corps à se briser les reins,
Des vautrements si fous que l’herbe en est broyée
Comme après un assaut de vents et de grêlons,
Les buissons cassés net et la terre rayée
D’un grattage lascif de pieds et de talons.
Elle sert de sa chair autant qu’elle en demande,
Sans crier, se débattre ou simuler des peurs,
Ne craignant même plus que le village entende
L’explosion d’amour qui saute de leurs cœurs.
Ils songent aux fureurs échauffantes des bêtes,
Aux printemps allumant l’ardeur dans les troupeaux,
Aux chevaux hennissants, aux vaches toujours prêtes
A se courber au joug amoureux des taureaux.
Et lui, - roi de ce corps pâmé, lui maître d’elle,
Le choisi, parmi tous, pour mener le déduit,
La voyant dans ses bras frissonner comme une aile,
Sent son orgueil de gars puissant monter en lui.
Ses assauts enfiévrés comme un choc de rafales
Traversent la fureur de leurs accouplements,
Ses spasmes ont des cris plus profonds que des râles,
Son rut bondit sur elle avec des jappements,
Il voudrait l’accabler dans une ardeur plénière,
Et lui broyer les sens sous des poids de torpeur,
Et ce débordement de lutte dernière
Devient rage à tel point que leur amour fait peur.



Emile Verhaeren
Extraits du poème AMOURS ROUGES  
Les flamandes, 1883


...La voyant dans ses bras frissonner comme une aile,
Sent son orgueil de gars puissant monter en lui...

Egon SCHIELE
L'étreinte, 1917  

...Et ce débordement de lutte dernière
Devient rage à tel point que leur amour fait peur.

Egon SCHIELE
Couple d'amants, 1914