lundi 30 novembre 2015

GUENOUN. Les mots images. Paraskevidékatriaphobie




Paraskevidékatriaphobie 



 
   
©Joël Guenoun, 2013


La paraskevidékatriaphobie
(du grec Παρασκευή / paraskevi « vendredi », δεκατρείς / decatreis « treize » et φόϐος / phóbos, « peur ») est la phobie du vendredi treize , dont une superstition, qui remonterait aux origines de la chrétienté, a fait de cette date et dans certaines cultures un jour de malheur. 

vendredi 27 novembre 2015

Hommage national. Dufy, La Rue pavoisée








Raoul Dufy, La Rue pavoisée
1906




En juillet 1906, dans la foulée des prédécesseurs attentivement étudiés (Manet, Monet, Van Gogh), Dufy est rejoint dans sa ville natale du Havre par Albert Marquet, et réalise deux tableaux de la rue des Drapiers, pavoisée pour la fête nationale, qui seront exposés sous le titre Rue pavoisée (Le Havre) au Salon d’automne de 1906. Une vue comparable, Le 14 juillet au Havre de 1907, est restée dans la collection Bourdon jusqu’à sa dispersion en 1990. 

L’un des deux tableaux de 1906 est conservé par la Fondation Fridart; la version du Musée (cat. rais. I, n° 214) est considérée comme la plus aboutie : elle est sans aucun doute celle qui, tout en se référant aux icônes impressionnistes, introduit le plus grand nombre de facteurs de rupture. Si l’économie générale de la composition est identique à celle de la peinture de Monet, La Fête nationale, rue Montorgueil (1878, Musée des Beaux-Arts de Rouen) (même rue étroite, même point de vue surélevé), sa dynamique spatiale est différente. 

La lourde géométrie des aplats des drapeaux vient barrer la perspective tracée par les rectangles des fenêtres des habitations hâtivement peintes. Là où l’impressionnisme, trente ans auparavant, visait à restituer la vibration colorée des drapeaux tricolores animant les façades et celle de la foule dans la rue, Dufy cherche à transcrire le bouleversement de la perception qu’introduisent les drapeaux, en les présentant comme des masses inertes tout en suggérant leur légèreté et leurs mouvements par des effets de transparence. 

Cette préoccupation ne le quittera pas et, vingt ans plus tard, dégagé du fauvisme, il reviendra sur le motif des drapeaux dans des séries de régates et de fêtes nautiques. La Rue pavoisée , conservée dans l’atelier de Dufy jusqu’à sa mort, fera l’objet en 1950 d’une copie d’artiste de mêmes dimensions. Dédicacée au docteur Freddy Homburger, le médecin new-yorkais que Dufy est allé consulter pendant son séjour aux États-Unis pour soigner sa polyarthrite, cette réplique met l’accent sur la transparence des drapeaux ainsi que sur la couleur locale «Belle Époque en Normandie » : canotiers, costumes marins et militaires en pantalons garance se sont multipliés. Quant à la dame en corsage rose sur le pas de sa porte, elle est devenue – ce que Dufy avait peut-être rêvé en 1906 – une prostituée pour matelots, intégralement déshabillée. C’est le seul cas connu de reproduction tardive d’une œuvre de sa période fauve par Dufy.


dimanche 22 novembre 2015

Sainte Cécile, fête des musiciens







Les pléonasmes les plus en vogue dans la presse (et dans les journaux télévisés)








En grec ancien, pleonasmos signifie "excès", "surabondance", "exagération". Si le pléonasme ne va pas jusqu'à l'hubris, la déraison, la démesure qui appelle la vengeance divine, il n'en suscite pas moins l'ire ou la dérision des lecteurs. La grande fréquence des pléonasmes dans la presse illustre l'usure des mots, mais aussi la méconnaissance de leur sens. Voici une revue de détail.



Commençons par faire un sort au taux d'alcoolémie. L'alcoolémie étant le "taux d'alcool" dans le sang, à quoi bon en rajouter, sauf à voir double après une consommation immodérée de produits du terroir ?

La caserne évoquant pour tous la Grande Muette, autrement dit l'armée, quelle information de plus donne-t-on en parlant de caserne militaire — à part rallonger la sauce quand on est payé au signe ?

Comment faut-il interpréter la locution au pluriel populations civiles ? Est-ce à dire que les populations non respectueuses des bonnes manières en sont exclues ? La population, au singulier, n'est-ce pas exhaustif ?

Le tri étant une sélection, parler de tri sélectif c'est bégayer. Un peu comme "sélection sélective".
Le principal protagoniste laisse dubitatif : le "protagoniste" étant l'"acteur principal" (étymologiquement, "celui qui combat au premier rang"). Par exemple, dans l'Iliade, le protagoniste est Achille, et dans l'Odyssée, Ulysse. Et dans Ivanov de Tchekhov, c'est... Ivanov.
On peut lire ici ou là talonner de près. Talonner de loin, de toute façon, c'est ardu.
Le cadeau gratuit relève plus de la novlangue publicitaire que de celle de la presse, certes, mais il y fait aussi des incursions sournoises. Si un cadeau est payant, ce n'est plus un cadeau.
A quoi bon faire suivre "lorgner" de la préposition "sur", alors que ce verbe est transitif ? On peut donc faire l'économie de ladite préposition. Lorgner sur finit par faire loucher, ce qui est d'ailleurs le sens premier de ce verbe.
Un tollé étant par définition une... "clameur collective" (pléonasme du Larousse), on se gardera bien d'employer tollé général. La même remarque vaut pour liesse ou pour consensus.

Veto signifiant en latin "je m'oppose", il n'est pas nécessaire d'opposer son veto quand on a cette prérogative. On se contentera de "mettre son veto".
Enfin, il est superfétatoire de faire suivre la locution adverbiale etc. (pour le latin et cetera, "et les autres choses") des points de suspension (etc...), car ils ont ici le même sens de "et les autres choses"...


Cette liste n'est pas close. Les pléonasmes ne se limitent donc pas à "monter en haut", "descendre en bas" ou "prévoir l'avenir", les exemples donnés par les dictionnaires. Beaucoup ne sont pas perçus comme tels et ont reçu l'onction des dictionnaires, comme au fur et à mesure ou donner le gîte et le couvert (dans les deux cas, on dit deux fois la même chose). D'autres ont été sanctifiés par la littérature (pauvre hère ou frêle esquif) et d'autres sont indivisibles, comme aujourd'hui  ou se suicider.
Le très mode au jour d'aujourd'hui étant une espèce de record, une façon de dire trois fois la même chose, cette locution est un chef-d'œuvre de vacuité.


samedi 21 novembre 2015

"Dieu est au ciel, Ala est aux enzymes" in La langouste ne passera pas







 

"Dieu est au ciel, Ala est aux enzymes"
La Langouste ne passera pas,
©Jean Yanne, Tito Topin
1969



La langouste ne passera pas est un album de bande dessinée de 48 pages couleur. Texte de Jean Yanne et dessins de Tito Topin . Casterman éditeur, 1969.

Bande dessinée satirico -politique humoristique, situant une équipe peu sérieuse, mandatée par les pays du monde, pour garantir la paix dans le monde, et dont le quartier général se cache sous l'arc de triomphe à Paris.

Scénario: on découvre, grâce à l'ordinateur en forme de flipper du B.I.D.E, le Bureau d'Investigation pour la Défense des Espèces, que la vitamine L, contenue dans les langoustes, est la vitamine de Paix. L'ONU diffuse la nouvelle et le monde s'empare de la langouste, déclinée politiquement, idéologiquement, dans la mode, la culture, la musique... Mais les langoustes disparaissent mystérieusement dans le monde. L'équipe du BIDE découvre qu'une langouste extraterrestre très développée est venue pour sauver ses consœurs, mais découvre que sur la Terre, elles sont idiotes, et tout juste bonnes à être mangées; alors que sur sa planète c'est l'inverse : l'homme est un animal primaire, consommé en boîtes.

L'histoire tourne en dérision la société, avec de multiples clichés, on y reconnaît bien l'humour caustique de Jean Yanne (chanteur, humoriste, acteur, auteur, réalisateur, producteur et compositeur français).

À sa sortie en 1969, ce fut un énorme succès de librairie, probablement une des premières bandes dessinées pour adultes à rencontrer un succès populaire en album.

Le second volume, Voyage au centre de la C...ulture eut moins de succès, avec pourtant le même talent scénaristique et graphique.


mercredi 18 novembre 2015

Baudelaire. Les bons chiens




Les bons chiens


(…) Arrière la muse académique ! Je n'ai que faire de cette vieille bégueule. J'invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu'elle m'aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d'un œil fraternel.
Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu'il s'élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s'il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique ! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés, qu'on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d'un ami, ni dans leur tête aplatie assez d'intelligence pour jouer au domino!

A la niche, tous ces fatigants parasites !
Qu'ils retournent à leur niche soyeuse et capitonnée. Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l'instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l'histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences !

Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l'homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur !» (…)



Charles Baudelaire (1821-1867)

Petits poèmes en prose (1864) ,
extrait du poème Les Bons Chiens 




« Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons
peut-être une espèce de bonheur !»

DESCAMPS
Sans titre
 (Toile datée du 10 août 2012)


lundi 16 novembre 2015

Une minute de silence ce lundi 16 novembre à midi






Une minute de silence sera observée ce lundi à 12h00 partout en France, où les drapeaux vont également être mis en berne jusqu'à mardi, en hommage aux victimes des attentats de Paris.  


En France, la première minute de silence «officielle» date du 11 novembre 1919, à l'occasion du premier anniversaire de l'armistice. La loi relative à ce sujet a été votée quelques jours avant les célébrations de la fin de la Grande guerre, le 25 octobre 1919, et promulguée par le président du Conseil Raymond Poincaré. Elle doit servir de commémoration et glorification des morts pour la France. À l'origine, elle est uniquement destinée à l'anniversaire de l'armistice.

Désormais démocratisé, le procédé a perdu son sens originel. En 2012, une loi est venue moderniser la minute de silence en la destinant à «tous les morts pour la France, d'hier comme ceux d'aujourd'hui, civils et militaires».
Les minutes de silence s'observent désormais dans des moments symboliques divers. Elles ont lieu dans les stades lors de grandes rencontres sportives, au Parlement lors de séance plénière. Lundi midi, tous les lieux publics devront respecter ce moment de recueillement, dans les entreprises, les établissements scolaires, les administrations. Les transports en commun ont coutume de s'arrêter exceptionnellement aussi le temps d'un instant, comme ça avait déjà été le cas le 8 janvier dernier, au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo.
Parmi les minutes de silence solennelles marquantes, on compte aussi celle qui s'est observée autour des chefs d'État réunis à Paris le 11 janvier ou encore le 20 mars 2012, en hommage aux victimes de la tuerie de Toulouse. Dernièrement, une minute de silence avait été rendue par les députés en hommage aux victimes des attentats de Tunis ainsi qu'à celles de l'accident de car en Gironde. Trois minutes de silence avaient également été observées en France, comme dans de nombreux autres pays, le 14 septembre 2001, trois jours après les attentats du World Trade Center à New York.
Chaque pays a sa tradition. Au Royaume-Uni par exemple, la minute de silence dure en fait deux minutes. L'une est en hommage aux morts, l'autre aux survivants.


samedi 14 novembre 2015

... C'est une horreur















VERLAINE. Ô triste, triste était mon âme


Ô triste, triste était mon âme



Ô triste, triste était mon âme
A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme
Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible
Dit à mon âme : Est-il possible,

Est-il possible, - le fût-il -
Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon coeur: Sais-je
Moi-même que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés,
Encore que loin en allés ?




Paul Verlaine 
Romances sans paroles, 1874

vendredi 13 novembre 2015

Charles Péguy, Henry Scott-Holland ou Saint Augustin ? Ne pleurez pas.




Cette prière est fréquemment lue lors d’obsèques. On l’attribue à Charles Péguy, d'après un texte de Saint Augustin (354-430). Mais elle a en fait pour origine un sermon sur la mort, prononcé par le chanoine irlandais Henry Scott-Holland (1847-1918) à St Paul's Cathedral en 1910, pendant l'exposition du corps du Roi Edouard VII à Westminster.
L'extrait Death is nothing at all, qui a donné lieu au texte français (une traduction de Charles Péguy ?) est intitulé en français Ne pleurez pas. A peu de variantes près, c'est le même texte que l'on retrouve, et c'est de fait une traduction du texte anglais. Ci-dessous le poème en anglais puis la traduction française.


Death is Nothing at All

Death is nothing at all.
I have only slipped away to the next room.
I am I and you are you.
Whatever we were to each other,
That, we still are.

Call me by my old familiar name.
Speak to me in the easy way
which you always used.
Put no difference into your tone.
Wear no forced air of solemnity or sorrow.

Laugh as we always laughed
at the little jokes we enjoyed together.
Play, smile, think of me. Pray for me.
Let my name be ever the household word
that it always was.
Let it be spoken without effect.
Without the trace of a shadow on it.

Life means all that it ever meant.
It is the same that it ever was.
There is absolute unbroken continuity.
Why should I be out of mind
because I am out of sight?

I am but waiting for you.
For an interval.
Somewhere. Very near.
Just around the corner.

All is well.




Ne pleurez pas

La mort n’est rien, je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres,
Nous le sommes toujours.
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné,
Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait,
N’employez pas un ton solennel ou triste,
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble,
Priez, souriez, pensez à moi,
Que mon nom soit prononcé comme il l’a toujours été,
Sans emphase d’aucune sorte, sans trace d’ombre,
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié,
Elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé,
Simplement parce que je suis hors de votre vue.
Je vous attends. Je ne suis pas loin.
Juste de l’autre côté du chemin.
Vous voyez : tout est bien.



Illustration : Ophélie, en anglais Ophelia, est un tableau du peintre britannique John Everett Millais réalisé en 1851-1852. Cette huile sur toile représente Ophélie, personnage de William Shakespeare dans Hamlet.


samedi 7 novembre 2015

VERLAINE. Une grande dame




Une grande dame


Belle "à damner les saints", à troubler sous l'aumusse
Un vieux juge ! Elle marche impérialement.
Elle parle - et ses dents font un miroitement -
Italien, avec un léger accent russe.

Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse
Ont l'éclat insolent et dur du diamant.
Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce

Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
N'égale sa beauté praticienne, non !
Vois, ô bon Buridan : "C'est une grande dame !"

Il faut - pas de milieu ! - l'adorer à genoux,
Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ses lourds cheveux roux,
Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !


Paul VERLAINE 
Poèmes saturniens - 4eme poème in Caprices  - 1866 -


..."C'est une grande dame !"...

Leonor Fini
Carrefour d'Hécate d'après une lithographie de 1985




Leonor Fini, "une grande dame" de la peinture contemporaine.

Leonor Fini naît à Buenos Aires le 30 août 1908. Elle décède à Paris le 18 janvier 1996
Elle passe son adolescence à Trieste dont elle fréquente les grandes figures littéraires et artistiques. Elle s'y forge très tôt un style minutieux et onirique qui la rapproche des surréalistes, mais auxquels elle refuse toujours de s'assimiler, cultivant une excentricité résolue.
Arrivée à Paris en 1937, Leonor Fini est l'amie d'Éluard et de Mandiargues, puis d'Audiberti et de Genet, auteurs dont elle illustre de nombreux textes. Cosmopolite et éclectique, elle est elle- même auteur de plusieurs textes, publiés dans les années 70, et une prolifique décoratrice de théâtre et de ballets. 

En 1938, elle expo­se pour la première fois chez Julian Lévy à New York, puis à Paris. En 1942, elle expose à Zurich et, pendant la guerre, se fixe à Monte-Carlo où elle réalise une série de dessins dont les principaux sont Mandiargues (1935), Genêt (1948), Audiberti (1950) et Suzanne Flon (1955). Entre 1944 et 1945, elle illustre Juliette de Sade et, dès 1947, réalise de nombreux décors de ballets et de théâtre. En 1950 elle publie Portraits de famille, une série d'eaux-fortes et en 1955 illustre les Contes fantastiques de Poe. 

Léonor FINI dans son atelier, rue de la Vrillière, 1961

dimanche 1 novembre 2015

Racine. Bérénice, acte IV, scène 5





Titus

Et c’est moi seul aussi qui pouvais me détruire.
Je pouvais vivre alors et me laisser séduire ;
Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir
Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir.
Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible,
Je n’examinais rien, j’espérais l’impossible.
Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles semblaient renouveler ma flamme,
Tout l’empire parlait, mais la gloire, Madame,
Ne s’était point encor fait entendre à mon cœur
Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.
Je sais tous les tourments où ce dessein me livre,
Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s’éloigner,
Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.

Bérénice

Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais : adieu...
Pour jamais ! Ah, Seigneur ! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.



Jean Racine
Bérénice,
acte IV, scène 5.



Bérénice fut créée le 21 novembre 1670 devant le roi Louis XIV.





...Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !...  


- Comment prononce-t-on la rime de Titus "perdus" au Français. Perdussse ?