dimanche 1 septembre 2019

MALLARME. Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres




 Portrait de Stéphane Mallarmé, 1891 (détail)

Par Paul Gauguin 
1848-1903



     Brise marine




La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !



Stéphane MALLARME
In Vers et prose
1893


..."Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …" ...


William TURNER
Le dernier voyage du téméraire,
1839


"La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres..."


Georges de la Tour, L'éducation de la Vierge, 1593



J.-B. Corot, Femme lisant



Picasso, Deux femmes lisant, 1934


Edward Hopper, Chambre d'hôtel, 1931




Théodore Roussel, The reading girl, Jeune fille lisant, 1886-7



Tamara de Lempica, Kizette,1926



Fernand Léger, Femme et chat, 1921 



Léonor Fini, L'élève, 1990



*                *                  *

7 commentaires:

  1. Je ne crois pas qu’il faille réduire le mot « chair », chez Mallarmé – comme je l’ai beaucoup entendu dire – au sens strict de « sexualité ». La chair est prise, ici, dans toute sa dimension ontologique d’incarnation. Or, qu’en est-il de cette existence incarnée si aucune transcendance ne vient l’arracher à l’inéluctable corruption de la matière ? Elle dépérit, se putréfie, puis disparaît et c’est pourquoi : « la chair est triste, hélas ». Rappelons que chez Virgile, « tristis » peut prendre le sens du mot « impitoyable » et chez Cicéron celui de « sinistre » augure. Il ne s’agit pas de mélancolie, mais bien de destruction. L’enjeu est de taille.

    Or, quel âge a Mallarmé lorsqu’il écrit ce texte ? Il a 23 ans - Je n’ai pas pour habitude d’éclairer l’œuvre d’un auteur par sa vie, je m’en tiens religieusement au texte. Cependant, je ferai, aujourd’hui, une exception. J’ai mes raisons - Je disais donc qu’en 1865, date à laquelle, Mallarmé écrit « Brise marine », il a 23 ans. Il est déjà marqué par une série de deuils, celui de sa mère, puis de sa sœur. C’est aussi l’époque où, nécessité faisant loi, il se voit contraint d’occuper des emplois précaires qui ne l’épanouissent guère. Il a 23 ans. Il n’a que 23 ans devrais-je dire. Et son vécu chaotique : de deuils en abandon, de pensions en échecs scolaires, puis en renvois, ne sont pas, à proprement parler, propices à se construire, si ce n’est dans l’adversité avec les failles, et les béances, que cela suppose. C’est donc en pleine crise existentielle que Mallarmé s’attelle à l’écriture de « Brise marine ». Et puisque tout semble l’avoir abandonné, y compris Dieu. Puisque la littérature, elle-même, faillit à sa mission consolatrice, et salvatrice : donner du sens à l’existence ( « et j’ai lu tous les livres ») ; reste à réinvestir l’espace du sacré en donnant « un sens plus pur aux mots de la tribu » (cf : « Le tombeau d’Edgar Poe »). Inutile que j’aille plus loin, en rappelant que c’est à la poésie que reviendra la fonction quasi-sacerdotale d’introduire au Mystère, et de prendre en charge la spiritualité. Disons que, chez Mallarmé, au commencement était le Verbe, que le Verbe se fit chair et qu’elle ne fut plus jamais triste. C’est l’idée.

    Pourquoi je vous raconte ça ? Parce qu’il me semble qu’un monde déserté par la spiritualité sonne tout de suite plus faux.C’est Saint Paul sur le chemin de Damas qui, après avoir martyrisé ses frères juifs, se fait renverser sur la route et perd la vue .Et le voilà qui entend la voix du Messie et cette voix lui dit : « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? Je suis Jésus que tu persécutes. ». Or qui est Saül, avant sa conversion sincère ? Conversion qui ne se résume pas à l’instant de sa rencontre avec le Messie, mais qui se trouve déjà en germe dans son cœur, puisqu’il est celui qui est en chemin. Il a fait sa part de la route. Saül répond lui-même à cette question, il dit de lui : « Il m'est aussi apparu, à moi l'avorton ».

    L’avorton ? En d’autres termes, le presque « avorté », celui qui n’aurait pas dû sortir du ventre de sa mère. Celui-là même qui n’aurait pas dû naître.Un être informe, incomplet à la naissance, devenu le bourreau de ses frères juifs. Bref, un sale type à qui on n’aurait pas serré la main. Un sale type qui ne se serait pas serré la main à lui-même, s’il avait pris conscience, à ce moment précis, de sa propre abjection. Et pourtant, ce bourreau, ce persécuteur, ce salaud d’avant Damas, c’est Saint Paul.


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  2. C'est en pleine crise existentielle que Mallarmé s'arrache au chaos, et écrit "Brise Marine" et qu'il devient Mallarmé.

    C'est parce qu'il se met en chemin, qu'il sent qu'il existe une autre voie que celle de la violence et de la barbarie que Saül devient Saint Paul.

    Il leur a fallu a tous deux ce détour, et le courage de partir en quête pour s'arracher au chaos, c'est-à-dire renoncer au monde ancien, prendre des risques, pour percer les ténèbres et pénétrer enfin dans la lumière.

    Et cela me rappelle cette phrase du psalmiste : "Celui qui a beaucoup erré, abonde d'habileté"

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    1. Chère Aukazou,
      Merci beaucoup de nous faire partager avec brio et ferveur votre connaissance de S.Malarmé, votre mise en perspective est particulièrement documentée. Elle donne en effet un relief différent à ce superbe poème. Merci encore.

      ps : je reviendrai sur Paul dès que possible. Paul est un fabuleux business man.

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    2. (écrit en 1992)

      St Paul


      Jésus est mort sur la croix, voilà une quinzaine de jours.

      Les premiers fidèles d’alors forment un petit groupe, tous juifs, qui s’accroît petit à petit : pas question de songer à mettre en cause le judaïsme, mais simplement de faire connaître à leurs frères que Dieu a choisi l’un des leurs pour se faire homme. Et répandre la nouvelle : le peuple juif est le peuple élu.

      Personne n’a l’idée, dans ces groupuscules, de s’adresser aux Gentils, autrement dit aux païens.
      Pourtant, à Antioche, troisième ville d’importance de l’empire romain, ville de commerce foisonnant, ville cosmopolite par excellence, des païens commencent à demander le baptême.
      Parmi ceux qui accueillent avec bienveillance ces païens figure un drôle de bonhomme, Paul de Tarse ; on parle de lui avec réserve, avec inquiétude, en cachette : n’a-t-il pas naguère persécuté les chrétiens avec frénésie- c’est lui qui l’écrit- . Il aurait même rencontré Jésus sur la route de Damas. C’est encore lui qui le dit. Et il y en avait du monde sur la route de Damas ! Et c’était en 36 ! En 36 de l’ère commune, s’entend.
      ( bon, à peu près en 36, reconnaissons-le, mais quand même…)

      Avec son entourage proche, Paul convie à sa table les païens, ce que le judaïsme interdit formellement. Du coup, à Jérusalem, l’église mère s’agite et s’inquiète. (Qui a dit : « Déjà ! »)

      A tel point qu’on décide d’envoyer ce bon, ce brave vieux Pierre, le pêcheur du lac de Tibériade, le premier des premiers apôtres, nommé par Jésus ; le voilà en route pour Antioche. Les Chrétiens d’Antioche exultent ;
      Ils ne connaissent pas le N°1 du christianisme. Et Pierre de s’asseoir aux cotés de Paul à la table des païens.

      Sûr que ça jette un froid. Consternation à Jérusalem ; L’Eglise frémit d’horreur. On dépêche illico presto un envoyé chargé de taper sérieusement sur les doigts de Pierre qui désormais, remis dans le bon chemin, refusera catégoriquement de partager les repas des païens, même baptisés. Soupir de soulagement à Jérusalem. On l’a échappé belle !

      Et pourtant…

      Le répit sera de courte durée. Paul se dresse, se révolte, animé par sa violente conviction. Lui qui n’a jamais connu Jésus, sauf à l’avoir croisé par inadvertance sur le chemin de Damas, (mais c’est qu’il y en avait du monde sur la route de Damas), tient tête au grand Pierre. Rupture.Rupture.Rupture. On en frémit partout dans les grottes et les maisonnées. La plupart des judéo-chrétiens prennent bien sûr parti pour Pierre et le suivent. Rares sont ceux qui suivent Paul. Et en découleront toutes ses missions qui aboutiront à la conversion de tant de païens : Chypre, l’Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce, où Paul établit des églises dans les villes importantes. Tout ça parce que Paul, l’apôtre des Gentils, des païens, s’est révolté contre l’autorité de l’église de Jérusalem.

      Si Paul avait été humble, ce qu’il ne fut jamais, s’il l’avait fermée devant l’autorité de Pierre, s’il n’avait été persuadé que lui seul, Paul, avait raison, sans doute le christianisme serait-il resté une secte juive comme il en eut tant. Mais non, Paul a tenu bon et le Christ a conquis le monde.

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  3. En fait, indirectement, je faisais référence à Moix. Mais je n'ai pas été assez directe pour être claire.

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  4. Aukazou : j'apprends donc : directe, claire, que vous êtes une dame.
    C'est chouette.

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    1. Tout va bien, madame Cavalié ? Tout est en ordre dans votre tête ?

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