samedi 29 octobre 2016

ARAGON. Le dernier des madrigaux





Le dernier des madrigaux



Permettez
Madame
C'est grand liberté
Que je le proclame
Vous atteignez à la beauté
Ce n'est pas peu dire
Ce n'est pas pour rire
C'est même exactement
Pour pleurer



Votre manière agaçante
De manier l'éventail
Vos airs de reine ou de servante
Vos dents d'émail
Vos silences pleins d'aveux
Vos jolis petits cheveux
Ce sont des raisons excellentes
Pour pleurer



Louis ARAGON





Photo ©Janusz Miller



vendredi 28 octobre 2016

Victor HUGO, l'année terrible (extrait)





Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?

- Oui.
J'ai mis le feu là.

- Mais c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d'oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l'horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;
Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître
À mesure qu'il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !

- Je ne sais pas lire.


Victor HUGO
L'année terrible, VIII,
1872


Incendie de la bibliothèque d'Alexandrie vu par Hermann Goll (1876)


Ce poème a été écrit à la suite de l’incendie de la bibliothèque des Tuileries lors de la Commune de Paris en 1871. Victor Hugo en profite pour nous offrir un hymne fervent au livre en tant que libérateur et médiateur. C’est bien le geste symbolique de la destruction de la culture qu’il dénonce et non pas l’importance physique du volume lui-même. En même temps, le juge se heurte à un mur puisqu’à quoi sert tout son discours face à un analphabète ? Si ce texte date du XIXe siècle, c’est pourtant encore une situation bien plus courante qu’on ne le pense. Il y a peu, des sources officielles décomptaient plusieurs millions d’illettrés en France.


vendredi 21 octobre 2016

Bernard BUFFET





Bernard BUFFET
L'Ange de la guerre (détail)
1954


Révélé à 19 ans, prodige fêté de la génération Sagan, ce peintre sans répit sort de pénitence au Musée d'art moderne de la Ville de Paris.
Le purgatoire serait-il un long couloir vide où l'écho du monde fait un vacarme assourdissant? Par sa vaste hauteur Art déco, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris offre cet espace intermédiaire au plus méconnu des peintres célèbres. Comme Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, Bernard Buffet a deux visages, l'un chéri, l'autre détesté. Le jeune artiste miraculeux de 19 ans qui a le charme d'un Radiguet, sa fragilité, son audace. Le nanti au succès insolent qui fait des jaloux dans Paris Match, à la Rolls-Royce dorée, à la femme belle et mode, Annabel Schwob de Lure, qui incarne l'esprit de Saint-Germain-des-Prés et l'oisiveté chic de Saint-Tropez.
Les critiques féroces de ses ennemis furent plus tenaces que ses jeunes lauriers.
Aux bravos précoces qui saluèrent l'éphèbe aux longues mains blanches de virtuose ont succédé la richesse désinvolte d'un peintre fêté et cassé comme un héros de Françoise Sagan.
*

Du 14 octobre 2016 au 26 février 2017
Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris organise une rétrospective de l’œuvre de Bernard Buffet (1928 - 1999), considéré comme l’un des peintres français les plus célèbres du XXème siècle, mais également l’un des plus discutés. À travers une sélection d’une centaine de peintures, l’exposition propose une relecture d’une œuvre qui a été en réalité très peu vue.


lundi 17 octobre 2016

THE NEW YORKER. Steve JOBS, 17/10/2011





Créé en 1925, le magazine The New Yorker est un concentré du style et de l'humour new-yorkais, en particulier par le biais de ses cartoons subtils et désopilants. Ses reportages au long cours, ses analyses politiques, ses critiques et ses fictions en font encore aujourd’hui le magazine favori des intellectuels américains. Nous l'avions déjà évoqué. Ici ce cartoon en couverture évoque le décès, le 17 novembre 2011, de Steve Jobs.



samedi 15 octobre 2016

Heidegger, nazi jusque dans les lettres à son frère

Les lettres du philosophe allemand Martin Heidegger à son frère seront publiées la semaine prochaine aux éditions Herder. Voici l’article que leur consacre, dans son édition du 13 octobre 2016, l’hebdomadaire «die Zeit», sous la plume d’Adam Soboczynski.

La correspondance entre le philosophe Martin Heidegger et son frère Fritz, dont des extraits sont publiés ici pour la première fois, a été entourée depuis quelque temps de rumeurs et d’énigmes. La publication des «Cahiers noirs» avait déjà suscité, voilà quelques années, un écho international: ce journal montrait que l’antisémitisme de Heidegger était un trait essentiel de sa philosophie. Pendant des décennies, beaucoup d’apologistes ont parlé, en tournant autour du pot, d’un national-socialisme «solitaire» de Heidegger, concernant surtout les années 1933-34, et prétendument sans la moindre trace de thèmes racistes. On était largement d’accord pour estimer que Heidegger  avait été un être apolitique et retranché du monde, qui avait commis une erreur de courte durée.

Sur le temps qu’il a passé sous le national-socialisme lui-même, Heidegger a dit très peu de choses. L’année  dernière, la philosophe Marion Heinz, dans une interview au «Zeit» (11/2015), a toutefois fait état des lettres de Heidegger à son frère Fritz, sans avoir le droit de les citer. Voici qu’elles paraissent la semaine prochaine aux éditions Herder. Il s’agit de documents clés, essentiels pour comprendre l’œuvre et ses effets, car jusqu’ici nous n’avions guère de déclarations du philosophe à propos son engagement national-socialiste. Dès fin 1931, Heidegger, alors âgé de 43 ans, envoie «Mein Kampf» à son frère et loue l’«instinct politique exceptionnel et sûr» d’Hitler. Fritz, employé de banque, a cinq ans de moins que Martin et n’est pas tenté par le national-socialisme. Il s’agit de le gagner, par lettres, à la cause du Führer. On découvre qu’Heidegger, contrairement à ce qu’on croyait jusqu’ici, est un observateur très attentif des événements politiques.
Ainsi, la manœuvre Papen, consistant à installer un ministère ne dépendant pas du Parlement, était dirigée contre les nazis: Heidegger la commente en parlant de complot juif. Il déplore que les Juifs «se libèrent progressivement de l’atmosphère de panique où ils avaient été plongés. Que les Juifs aient réussi une manœuvre telle que l’épisode Papen montre assez combien il sera en tout cas difficile de faire front à tout ce qui est grand capital et autres grands…»
La prise du pouvoir par Hitler suscite, dans ces lettres, des tempêtes d’enthousiasme en faveur des nouveaux gouvernants: le nouveau recteur se plaint uniquement que la mise à pied de ses collègues juifs lui donne beaucoup de travail. Les «choses assez basses et peu réjouissantes» du nouveau régime sont à ses yeux négligeables, à côté des«grands desseins» du «Führer».
L’un des mythes qui ont la vie dure, à propos de Heidegger, est qu’il aurait bien vite pris ses distances par rapport au national-socialisme. Certes, les éloges vibrants d’Hitler se font rares dans ces lettres, mais enfin à aucun endroit il n’est question d’une «erreur» entre-temps corrigée. Il déplore en revanche, en 1943, que la«germanité» soit détruite par le «bolchevisme» et l’«américanisme».
Peu après la guerre, Heidegger en vient à estimer, d’étrange façon, que l’exil forcé des Allemands chassés de l’Est«surpasse toutes les atrocités organisées par des criminels et se produit – et se serait produit plus tôt – indépendamment de ce nous avons ‘vécu’ entre 1933 et 45.» En juillet 1945, des «gens sortis des camps» – sans doute veut-il dire des survivants de l’holocauste – sont logés dans l’appartement des Heidegger. C’est «peu plaisant»: voilà ce que trouve à dire le philosophe allemand le plus connu du XXe siècle.

Adam Soboczynski (©die Zeit), 
traduction Bernard Lortholary.

mardi 11 octobre 2016

Gérard de NERVAL. Le relais





Le relais


En voyage, on s'arrête, on descend de voiture ;
Puis entre deux maisons on passe à l'aventure,
Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,
L'oeil fatigué de voir et le corps engourdi.

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,
Une vallée humide et de lilas couverte,
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, -
Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

On se couche dans l'herbe et l'on s'écoute vivre,
De l'odeur du foin vert à loisir on s'enivre,
Et sans penser à rien on regarde les cieux...
Hélas ! une voix crie : "En voiture, messieurs !"


Gérard de NERVAL
in Odeletttes
1832-1839


La plupart des poèmes des Odelettes ont été composés dans les années 1830, du temps de la jeunesse de Nerval, mais n'ont été réunis qu'en 1853 formant, avec quelques récits en prose, un livre intitulé Les Petits Châteaux de Bohême.
On ne trouve pas dans les Odelettes le mystère caractéristique des Chimères. Pourtant, plusieurs poèmes, notamment Fantaisie et les Cydalises évoquent, tout comme Delfica et El Desdichado, un monde perdu dont l'absence provoque chez le poète une identique mélancolie.

dimanche 9 octobre 2016

BAUDELAIRE. Recueillement


Recueillement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.













mercredi 5 octobre 2016

DESNOS. Notre Paire






Notre Paire

Notre paire quiète, ô yeux !
que votre "non" soit sang (t'y fier ?)
que votre araignée rie,
que votre vol honteux soit fête (au fait)
sur la terre (commotion).

Donnez-nous, aux joues réduites,
notre pain quotidien.
Part, donnez-nous, de nos oeufs foncés,
comme nous part donnons
à ceux qui nous ont offensés.
Nounou laissez-nous succomber à la tentation
et d'aile ivrez-nous du mal.




Robert DESNOS
in Corps et biens  
1930



S.DALI
Souvenir archéologique de « L'Angélus » de Millet
1933-1935